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Guy de Maupassant - Monsieur Parent et autres histoires courtes

- N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six mois, il était devenu plus insupportable encore qu'autrefois;
mais insupportable pour tout. Quand je l'ai épousé, je savais bien qu'il était laid, mais je le croyais bon.

Comme je m'étais trompée! Il avait pensé, sans doute, que je l'aimais pour lui-même, avec son gros

ventre et son nez rouge, car il se mit à roucouler comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ça me faisait

rire, c'est de là que je l'ai appelé: Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de drôles d'idées sur

eux-mêmes. Quand il a compris que je n'avais pour lui que de l'amitié, il est devenu soupçonneux, il a

commencé à me dire des choses aigres, à me traiter de coquette, de rouée, de je ne sais quoi. Et puis, c'est

devenu plus grave à la suite de... de... c'est fort difficile à dire ça... Enfin, il était très amoureux de moi...

très amoureux... et il me le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma chère, en voilà un supplice que

d'être... aimée par un homme grotesque... Non, vraiment, je ne pouvais plus... plus du tout... c'est comme

si on vous arrachait une dent tous les soirs... bien pis que ça, bien pis! Enfin figure-toi dans tes

connaissances quelqu'un de très vilain, de très ridicule, de très répugnant, avec un gros ventre, - c'est ça

qui est affreux, - et de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce pas? Eh bien, figure-toi encore que ce

quelqu'un-là est ton mari... et que... tous les soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! odieux...! Moi, ça

me donnait des nausées, de vraies nausées... des nausées dans ma cuvette. Vrai, je ne pouvais plus. Il

devrait y avoir une loi pour protéger les femmes dans ces cas-là. - Mais figure-toi ça, tous les soirs...

Pouah! que c'est sale!

Ce n'est pas que j'aie rêvé des amours poétiques, non, jamais. On n'en trouve plus. Tous les hommes,
dans notre monde, sont des palefreniers ou des banquiers; ils n'aiment que les chevaux ou l'argent; et s'ils

aiment les femmes, c'est à la façon des chevaux, pour les montrer dans leur salon comme on montre au

bois une paire d'alezans. Rien de plus. La vie est telle aujourd'hui que le sentiment n'y peut avoir aucune

part.

Vivons donc en femmes pratiques et indifférentes. Les relations même ne sont plus que des rencontres
régulières, où on répète chaque fois les mêmes choses. Pour qui pourrait-on, d'ailleurs, avoir un peu

d'affection ou de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne sont en général que des mannequins corrects à

qui manquent toute intelligence et toute délicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit comme on cherche

de l'eau dans le désert, nous appelons près de nous des artistes; et nous voyons arriver des poseurs

insupportables ou des bohèmes mal élevés. Moi je cherche un homme, comme Diogène, un seul homme

dans toute la société parisienne; mais je suis déjà bien certaine de ne pas le trouver et je ne tarderai pas à

souffler ma lanterne. Pour en revenir à mon mari, comme ça me faisait une vraie révolution de le voir

entrer chez moi en chemise et en caleçon, j'ai employé tous les moyens, tous, tu entends bien, pour

l'éloigner et pour... le dégoûter de moi. Il a d'abord été furieux; et puis il est devenu jaloux; il s'est

imaginé que je le trompais. Dans les premiers temps, il se contentait de me surveiller Il regardait avec des

yeux de tigre tous les hommes qui venaient à la maison; et puis la persécution a commencé. Il m'a suivie,

partout. Il a employé des moyens abominables pour me surprendre. Puis il ne m'a plus laissée causer avec

personne. Dans les bals, il restait planté derrière moi, allongeant sa grosse tête de chien courant aussitôt

que je disais un mot. Il me poursuivait au buffet, me défendait de danser avec celui-ci ou avec celui-là,

m'emmenait au milieu du cotillon, me rendait stupide et ridicule et me faisait passer pour je ne sais quoi.

C'est alors que j'ai cessé d'aller dans le monde.

Dans l'intimité, c'est devenu pis encore. Figure-toi que ce misérable-là me traitait de... de... je n'oserai pas
dire le mot... de catin!

Ma chère!... il me disait le soir: «Avec qui as-tu couché aujourd'hui?» Moi, je pleurais et il était enchanté.

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