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Guy de Maupassant - Monsieur Parent et autres histoires courtes

Elle hésita, comme si elle eût fait un calcul compliqué, cherchant sans doute à se rappeler, heure par
heure, l'emploi de son temps; puis elle murmura: - Dimanche matin, voulez-vous?

- Je crois bien que je veux.

Et elle s'en alla, après m'avoir dévisagé, jugé, pesé, analysé de ce regard lourd et vague qui semblait vous
laisser quelque chose sur la peau, une sorte de glu, comme s'il eût projeté sur les gens un de ces liquides

épais dont se servent les pieuvres pour obscurcir l'eau et endormir leurs proies.

Je me livrai, jusqu'au dimanche, à un terrible travail d'esprit pour deviner ce qu'elle était et pour me fixer
une règle de conduite avec elle.

Devais-je la payer? Comment?

Je me décidai à acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai, dans son écrin, sur la cheminée.

Et je l'attendis, après avoir mal dormi.

Elle arriva, vers dix heures, très calme, très tranquille, et elle me tendit la main comme si elle m'eût
connu beaucoup. Je la fis asseoir, je la débarrassai de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son

manchon. Puis je commençai, avec un certain embarras, à me montrer plus galant, car je n'avais point de

temps à perdre.

Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et nous n'avions pas échangé vingt paroles que je commençais à
la dévêtir. Elle continua toute seule cette besogne malaisée que je ne réussis jamais à achever. Je me

pique aux épingles, je serre les cordons en des noeuds indéliables au lieu de les démêler; je brouille tout,

je confonds tout, je retarde tout et je perds la tête.

Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie des moments plus délicieux que ceux-là, quand on regarde,
d'un peu loin, par discrétion, pour ne point effaroucher cette pudeur d'autruche qu'elles ont toutes, celle

qui se dépouille, pour vous, de toutes ses étoffes bruissantes tombant en rond à ses pieds, l'une après

l'autre?

Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements pour détacher ces doux vêtements qui s'abattent, vides et
mous, comme s'ils venaient d'être frappés de mort? Comme elle est superbe et saisissante l'apparition de

la chair, des bras nus et de la gorge après la chute du corsage, et combien troublante la ligne, du corps

devinée sous le dernier voile!

Mais voilà que, tout à coup, j'aperçus une chose surprenante, une tache noire, entre les épaules; car elle
me tournait le dos; une grande tache en relief, très noire. J'avais promis d'ailleurs de ne pas regarder.

Qu'était-ce? Je n'en pouvais douter pourtant, et le souvenir de la moustache visible, des sourcils unissant
les yeux, de cette toison de cheveux qui la coiffait comme un casque, aurait dû me préparer à cette

surprise.

Je fus stupéfait cependant, et hanté brusquement par des visions, et des réminiscences singulières. Il me
sembla que je voyais une des magiciennes des Mille et une nuits, un de ces êtres dangereux et

perfides qui ont pour mission d'entraîner les hommes en des abîmes inconnus. Je pensai à Salomon

faisant passer sur une glace la reine de Saba pour s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu.

Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson d'amour, je découvris que je n'avais plus de voix, mais plus

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