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Guy de Maupassant - Monsieur Parent et autres histoires courtes
- Cristi! c'est gentil! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles ont l'air d'éclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent le long des maisons. Oh! le joli, le joli, joli spectacle! On sent la violette au bord des trottoirs; la violette qui passe dans les voitures lentes poussées par les marchandes.
Il fait gai par la ville; et on regarde les femmes. Cristi de cristi, comme elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes légères qui montrent la peau. On flâne, le nez au vent et l'esprit allumé; on flâne, et on flaire et on guette. C'est rudement bon, ces matins-là!
On la voit venir de loin on la distingue et on la reconnaît à cent pas, celle qui va nous plaire de tout près. A la fleur de son chapeau, au mouvement de sa tête, à sa démarche, on la devine. Elle vient. On se dit: «Attention, en voilà une,» et on va au-devant d'elle en la dévorant des yeux.
Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui vient de l'église ou qui va chez son amant? Qu'importe! La poitrine est ronde sous le corsage transparent. - Oh! si on pouvait mettre le doigt dessus? le doigt ou la lèvre. - Le regard est timide ou hardi, la tête brune ou blonde? Qu'importe! L'effleurement de cette femme qui trotte vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la désire jusqu'au soir, celle qu'on a rencontrée ainsi! Certes, j'ai bien gardé le souvenir d'une vingtaine de créatures vues une fois ou dix fois de cette façon et dont j'aurais été follement amoureux si je les avais connues plus intimement.
Mais voilà, celles qu'on chérirait éperdument, on ne les connaît jamais. Avez-vous remarqué ça? c'est assez drôle! On aperçoit, de temps en temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de désirs. Mais on ne fait que les apercevoir, celles-là. Moi, quand je pense à tous les êtres adorables que j'ai coudoyés dans les rues de Paris, j'ai des crises de rage à me pendre. Où sont-elles? Qui sont-elles? Où pourrait-on les retrouver? les revoir? Un proverbe dit qu'on passe souvent à côté du bonheur, eh bien! moi je suis certain que j'ai passé plus d'une fois à côté de celle qui m'aurait pris comme un linot avec l'appât de sa chair fraîche.
Roger des Annettes avait écoulé en souriant. Il répondit:
- Je connais ça aussi bien que toi. Voilà même ce qui m'est arrivé, à moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la première fois, sur le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit un effet... mais un effet... étonnant. C'était une brune, une brune grasse, avec des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils liant les deux yeux sous leur grand arc allant d'une tempe à l'autre. Un peu de moustache sur les lèvres faisait rêver... rêver... comme on rêve à des bois aimés en voyant un bouquet sur une table. Elle avait la taille très cambrée, la poitrine très saillante, présentée comme un défi, offerte comme une tentation. L'oeil était pareil à une tache d'encre sur de l'émail blanc. Ce n'était pas un oeil, mais un trou noir, un trou profond ouvert dans sa tête, dans cette femme, par où on voyait en elle, on entrait en elle. Oh! l'étrange regard opaque et vide, sans pensée et si beau!
J'imaginai que c'était une juive. Je la suivis. Beaucoup d'hommes se retournaient. Elle marchait en se dandinant d'une façon peu gracieuse, mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je demeurai comme une bête, à côté de l'Obélisque, je demeurai frappé par la plus forte émotion de désir qui m'eût encore assailli.
J'y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l'oubliai.
Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix; et je sentis, en l'apercevant, une secousse au coeur comme lorsqu'on retrouve une maîtresse follement aimée jadis. Je m'arrêtai pour bien la voir venir. Quand elle
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