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Guy de Maupassant - Monsieur Parent et autres histoires courtes

belle chambre d'entresol afin de voir les passants. Il n'était plus seul en ce vaste logis public; il sentait
grouiller des gens autour de lui; il entendait des voix derrière les cloisons; et quand ses anciennes,

souffrances le harcelaient trop cruellement en face de son lit entr'ouvert et de son feu solitaire, il sortait

dans les larges corridors et se promenait comme un factionnaire, le long de toutes les portes fermées, en

regardant avec tristesse les souliers accouplés devant chacune, les mignonnes bottines de femme blotties

à côté des fortes bottines d'hommes; et il pensait que tous ces gens-là étaient heureux, sans doute, et

dormaient tendrement, cote à côte ou embrassés, dans la chaleur de leur couche.

Cinq années se passèrent ainsi; cinq années mornes, sans autres événements que des amours de deux
heures, à deux louis, de temps en temps.

Or un jour, comme il faisait sa promenade ordinaire entre la Madeleine et la rue Drouot, il aperçut tout à
coup une femme dont la tournure le frappa. Un grand monsieur et un enfant l'accompagnaient. Tous les

trois marchaient devant lui. Il se demandait: «Où donc ai-je vu ces personnes-là?» et, tout à coup, il

reconnut un geste de la main: c'était sa femme, sa femme avec Limousin, et avec son enfant, son petit

Georges.

Son coeur battait à l'étouffer; il ne s'arrêta pas cependant; il voulait les voir; et il les suivit. On eût dit un
ménage, un bon ménage de bons bourgeois. Henriette s'appuyait au bras de Paul, lui parlait doucement en

le regardant parfois de côté. Parent la voyait alors de profil, reconnaissait la ligne gracieuse de son

visage, les mouvements de sa bouche, son sourire, et la caresse de son regard. L'enfant surtout le

préoccupait. Comme il était grand, et fort! Parent ne pouvait apercevoir la figure, mais seulement de

longs cheveux blonds qui tombaient sur le col en boucles frisées. C'était Georget, ce haut garçon aux

jambes nues, qui allait, ainsi qu'un petit homme, à côté de sa mère.

Comme ils s'étaient arrêtés devant un magasin, il les vit soudain tous les trois. Limousin avait blanchi,
vieilli, maigri; sa femme, au contraire, plus fraîche que jamais, avait plutôt engraissé; Georges était

devenu méconnaissable, si différent de jadis!

Ils se remirent en route. Parent les suivit de nouveau, puis les devança à grands pas pour revenir; et les
revoir, de tout près, en face. Quand il passa contre l'enfant, il eut envie, une envie folle de le saisir dans

ses bras et de l'emporter. Il le toucha, comme par hasard. Le petit tourna la tête et regarda ce maladroit

avec des yeux mécontents. Alors Parent s'enfuit, frappé, poursuivi, blessé par ce regard. Il s'enfuit à la

façon d'un voleur, saisi de la peur horrible d'avoir été vu et reconnu par sa femme et son amant. Il alla

d'une course jusqu'à sa brasserie, et tomba, haletant, sur sa chaise.

Il but trois absinthes, ce soir-là.

Pendant quatre mois, il garda au coeur la plaie de cette rencontre. Chaque nuit il les revoyait tous les
trois, heureux et tranquilles, père, mère, enfant, se promenant sur le boulevard, avant de rentrer dîner

chez eux. Cette vision nouvelle effaçait l'ancienne. C'était autre chose, une autre hallucination

maintenant, et aussi une autre douleur. Le petit Georges, son petit Georges, celui qu'il avait tant aimé et

tant embrassé jadis, disparaissait dans un passé lointain et fini, et il en voyait un nouveau, comme un

frère du premier, un garçonnet aux mollets nus, qui ne le connaissait pas, celui-là! Il souffrait

affreusement de cette pensée. L'amour du petit était mort; aucun lien n'existait plus entre eux; l'enfant

n'aurait pas tendu les bras en le voyant. Il l'avait même regardé d'un oeil méchant.

Puis, peu à peu, son âme se calma encore; ses tortures mentales s'affaiblirent; l'image apparue devant ses
yeux et qui hantait ses nuits devint indécise, plus rare. Il se remit à vivre à peu près comme tout le

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