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Guy de Maupassant - Monsieur Parent et autres histoires courtes

véritable de reprendre son enfant.

Alors que faire? Rien!

Et il se désolait d'avoir ainsi brusqué les événements, de n'avoir point réfléchi, patienté, de n'avoir pas su
attendre et dissimuler, pendant un mois ou deux, afin de se renseigner par ses propres yeux. Il aurait dû

feindre de ne rien soupçonner, et les laisser se trahir tout doucement. Il lui aurait suffi de voir l'autre

embrasser l'enfant pour deviner, pour comprendre. Un ami n'embrasse pas comme un père. Il les aurait

épiés derrière les portes! Comment n'avait-il pas songé à cela? Si Limousin, demeuré seul avec Georges,

ne l'avait point aussitôt saisi, serré dans ses bras, baisé passionnément, s'il l'avait laissé jouer avec

indifférence, sans s'occuper de lui, aucune hésitation ne serait demeurée possible: c'est qu'alors il n'était

pas, il ne se croyait pas, il ne se sentait pas le père.

De sorte que lui, Parent, chassant la mère, aurait gardé son fils, et il aurait été heureux, tout à fait
heureux.

Il se retournait dans son lit, suant et torturé, et cherchant à se souvenir des attitudes de Limousin avec le
petit. Mais il ne se rappelait rien, absolument rien, aucun geste, aucun regard, aucune parole, aucune

caresse suspects. Et puis la mère non plus ne s'occupait guère de son enfant. Si elle l'avait eu de son

amant, elle l'aurait sans doute aimé davantage.

On l'avait donc séparé de son fils par vengeance, par cruauté, pour le punir de ce qu'il les avait surpris.

Et il se décidai à aller, dès l'aurore, requérir les magistrats pour se faire rendre Georget.

Mais à peine avait-il pris cette résolution qu'il se sentait envahi par la certitude contraire. Du moment que
Limousin avait été, dès le premier jour, l'amant d'Henriette, l'amant aimé, elle avait dû se donner à lui

avec cet élan, cet abandon, cette ardeur qui rendent mères les femmes. La réserve froide qu'elle avait

toujours apportée dans ses relations intimes avec lui, Parent, n'était-elle pas aussi un obstacle à ce qu'elle

eût été fécondée par son baiser!

Alors il allait réclamer, prendre avec lui, conserver toujours et soigner l'enfant d'un autre. Il ne pourrait
pas le regarder, l'embrasser, l'entendre dire «papa» sans que cette pensée le frappât, le déchirât: «Ce n'est

point mon fils.» Il allait se condamner à ce supplice de tous les instants, à cette vie de misérable! Non, il

valait mieux demeurer seul, vivre seul, vieillir seul, et mourir seul.

Et chaque jour, chaque nuit recommençaient ces abominables hésitations et ces souffrances que rien ne
pouvait calmer ni terminer. Il redoutait surtout l'obscurité du soir qui vient, la tristesse des crépuscules.

C'était alors, sur son coeur, comme une pluie de chagrin, une inondation de désespoir qui tombait avec

les ténèbres, le noyait et l'affolait. Il avait peur de ses pensées comme on a peur des malfaiteurs, et il

fuyait devant elles ainsi qu'une bête poursuivie. Il redoutait surtout son logis vide, si noir, terrible, et les

rues désertes aussi où brille seulement, de place en place, un bec de gaz, où le passant isolé qu'on entend

de loin semble un rôdeur et fait ralentir ou hâter le pas selon qu'il vient vers vous ou qu'il vous suit.

Et Parent, malgré lui, par instinct, allait vers les grandes rues illuminées et populeuses. La lumière et la
foule l'attiraient, l'occupaient et l'étourdissaient. Puis, quand il était las d'errer, de vagabonder dans les

remous du public, quand il voyait les passants devenir plus rares, et les trottoirs plus libres, la terreur de

la solitude et du silence le poussait vers un grand café plein de buveurs et de clarté. Il y allait comme les

mouches vont à la flamme, s'asseyait devant une petite table ronde, et demandait un bock. Il le buvait

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