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Guy de Maupassant - Monsieur Parent et autres histoires courtes

Parent s'était levé. Il oscillait sur ses jambes, étourdi, trébuchant. Il murmura: «A tout à l'heure,» et gagna
la sortie en s'appuyant au mur, car le parquet remuait comme une barque.

Georges était parti aux bras de sa bonne. Henriette et Limousin passèrent au salon. Dès que la porte fut
refermée: - Ah, çà! tu es donc folle, dit-il, de harceler ainsi ton mari?

Elle se retourna: - Ah! tu sais, je commence à trouver violente cette habitude que tu prends depuis
quelque temps de poser Parent en martyr.

Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant ses jambes: - Je ne le pose pas en martyr le moins du
monde, mais je trouve, moi, qu'il est ridicule, dans notre situation, de braver cet homme du matin au soir.

Elle prit une cigarette sur la cheminée, l'alluma, et répondit: - Mais je ne le brave pas, bien au contraire;
seulement il m'irrite par sa stupidité... et je le traite comme il le mérite.

Limousin reprit, d'une voix impatiente:

- C'est inepte, ce que tu fais! Du reste, toutes les femmes sont pareilles. Comment? voilà un excellent
garçon, trop bon, stupide de confiance et de bonté, qui ne nous gêne en rien, qui ne nous soupçonne pas

une seconde, qui nous laisse libres, tranquilles autant que nous voulons; et tu fais tout ce que tu peux

pour le rendre enragé et pour gâter notre vie.

Elle se tourna vers lui: - Tiens, tu m'embêtes! Toi, tu es lâche, comme tous les hommes! Tu as peur de ce
crétin!

Il se leva vivement, et, furieux: - Ah! çà, je voudrais bien savoir ce qu'il t'a fait, et de quoi tu peux lui en
vouloir? Te rend-il malheureuse? Te bat-il? Te trompe-t-il? Non, c'est trop fort à la fin de faire souffrir ce

garçon uniquement parce qu'il est trop bon, et de lui en vouloir uniquement parce que tu le trompes.

Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant au fond des yeux:

- C'est toi qui me reproches de le tromper, toi? toi? toi? Faut-il que tu aies un sale coeur?

Il se défendit, un peu honteux: - Mais je ne te reproche rien, ma chère amie, je te demande seulement de
ménager un peu ton mari, parce que nous avons besoin l'un et l'autre de sa confiance. Il me semble que tu

devrais comprendre cela.

Ils étaient tout près l'un de l'autre, lui grand, brun, avec des favoris tombants, l'allure un peu vulgaire d'un
beau garçon content de lui; elle mignonne, rose et blonde, une petite parisienne mi-cocotte et

mi-bourgeoise, née dans une arrière-boutique, élevée sur le seuil du magasin à cueillir les passants d'un

coup d'oeil, et mariée, au hasard de cette cueillette, avec le promeneur naïf qui s'est épris d'elle pour

l'avoir vue, chaque jour, devant cette porte, en sortant le matin et en rentrant le soir.

Elle disait: - Mais tu ne comprends donc pas, grand niais, que je l'exècre justement parce qu'il m'a
épousée, parce qu'il m'a achetée enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il pense me

porte sur les nerfs. Il m'exaspère à toute seconde par sa sottise que tu appelles de la bonté, par sa lourdeur

que tu appelles de la confiance, et puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui, au lieu de toi! Je le sens

entre nous deux, quoiqu'il ne nous gêne guère. Et puis?... et puis?... Non, il est trop idiot à la fin de ne se

douter de rien! Je voudrais qu'il fût un peu jaloux au moins. Il y a des moments où j'ai envie de lui crier:

«Mais tu ne vois donc rien, grosse bête, tu ne comprends donc pas que Paul est mon amant.»

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