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Guy de Maupassant - Monsieur Parent et autres histoires courtes

- Mais, ma chère amie, nous t'attendions. Je ne voulais pas dîner sans toi. Comme tu rentres tous les jours
en retard, je pensais que tu allais revenir d'un moment à l'autre.

Elle lança dans un fauteuil son chapeau, gardé jusque-là sur sa tête, et, la voix nerveuse:

- Vraiment, c'est intolérable d'avoir affaire à des gens qui ne comprennent rien, qui ne devinent rien, qui
ne savent rien faire par eux-mêmes. Alors, si j'étais rentrée à minuit, l'enfant n'aurait rien mangé du tout.

Comme si tu n'aurais pas pu comprendre, après sept heures et demie passées, que j'avais eu un

empêchement, un retard, une entrave!...

Parent tremblait, sentant la colère le gagner; mais Limousin s'interposa et, se tournant vers la jeune
femme:

- Vous êtes tout à fait injuste, ma chère amie. Parent ne pouvait pas deviner que vous rentreriez si tard, ce
qui ne vous arrive jamais; et puis, comment vouliez-vous qu'il se tirât d'affaire tout seul, après avoir

renvoyé Julie?

Mais Henriette, exaspérée, répondit: - Il faudra pourtant bien qu'il se tire d'affaire, car je ne l'aiderai pas.
Qu'il se débrouille!

Et elle entra brusquement dans sa chambre, oubliant déjà que son fils n'avait point mangé.

Alors Limousin, tout à coup, se multiplia pour aider son ami. Il ramassa et enleva les verres brisés qui
couvraient la table, remit le couvert et assit l'enfant sur son petit fauteuil à grands pieds, pendant que

Parent allait chercher la femme de chambre pour se faire servir par elle.

Elle arriva étonnée, n'ayant rien entendu dans la chambre de Georges où elle travaillait.

Elle apporta la soupe, un gigot brûlé, puis des pommes de terre en purée.

Parent s'était assis à côté de son enfant, l'esprit en détresse, la raison emportée dans cette catastrophe. Il
faisait manger le petit, essayait de manger lui-même, coupait la viande, la mâchait et l'avalait avec effort,

comme si sa gorge eût été paralysée.

Alors, peu à peu, s'éveilla dans son âme un désir affolé de regarder Limousin assis en face de lui et qui
roulait des boulettes de pain. Il voulait voir s'il ressemblait à Georges. Mais il n'osait pas lever les yeux.

Il s'y décida pourtant, et considéra brusquement cette figure qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui semblât

ne l'avoir jamais examinée, tant elle lui parut différente de ce qu'il pensait. De seconde en seconde, il

jetait un coup d'oeil rapide sur ce visage, cherchant à en reconnaître les moindres lignes, les moindres

traits, les moindres sens; puis, aussitôt, il regardait son fils, en ayant l'air de le faire manger.

Deux mots ronflaient dans son oreille: «Son père! son père! son père!» Ils bourdonnaient à ses tempes
avec chaque battement de son coeur. Oui, cet homme, cet homme tranquille, assis de l'autre côté de cette

table, était peut-être le père de son fils, de Georges, de son petit Georges. Parent cessa de manger, il ne

pouvait plus. Une douleur atroce, une de ces douleurs qui font hurler, se rouler par terre, mordre les

meubles, lui déchirait tout le dedans du corps. Il eut envie de prendre son couteau et de se l'enfoncer dans

le ventre. Cela le soulagerait, le sauverait; ce serait fini.

Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il vivre, se lever le matin, manger aux repas, sortir par les rues,
se coucher le soir et dormir la nuit avec cette pensée vrillée en lui: «Limousin, le père de Georges!..»

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