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Guy de Maupassant - Le Horla

nous faut autour de nous, des hommes qui pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps,
nous peuplons le vide de fantômes.

Je suis rentré à l'hôtel très gai, par les boulevards. Au coudoiement de la foule, je songeais, non sans
ironie, à mes terreurs, à mes suppositions de l'autre semaine, car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un être invisible

habitait sous mon toit. Comme notre tête est faible et s'effare, et s'égare vite, dès qu'un petit fait

incompréhensible nous frappe !

Au lieu de conclure par ces simples mots : "Je ne comprends pas parce que la cause m'échappe", nous
imaginons aussitôt des mystères effrayants et des puissances surnaturelles.

14 juillet. - Fête de la République. Je me suis promené par les rues. Les pétards et les drapeaux
m'amusaient comme un enfant. C'est pourtant fort bête d'être joyeux, à date fixe, par décret du

gouvernement. Le peuple est un troupeau imbécile, tantôt stupidement patient et tantôt férocement

révolté. On lui dit : "Amuse-toi." Il s'amuse. On lui dit : "Va te battre avec le voisin." Il va se battre. On

lui dit : "Vote pour l'Empereur." Il vote pour l'Empereur. Puis, on lui dit : "Vote pour la République." Et

il vote pour la République.

Ceux qui le dirigent sont aussi sots ; mais au lieu d'obéir à des hommes, ils obéissent à des principes,
lesquels ne peuvent être que niais, stériles et faux, par cela même qu'ils sont des principes, c'est-à-dire

des idées réputées certaines et immuables, en ce monde où l'on n'est sûr de rien, puisque la lumière est

une illusion, puisque le bruit est une illusion.

16 juillet. - J'ai vu hier des choses qui m'ont beaucoup troublé.

Je dînais chez ma cousine, Mme Sablé, dont le mari commande le 76e chasseurs à Limoges. Je me
trouvais chez elle avec deux jeunes femmes, dont l'une a épousé un médecin, le docteur Parent, qui

s'occupe beaucoup des maladies nerveuses et des manifestations extraordinaires auxquelles donnent lieu

en ce moment les expériences sur l'hypnotisme et la suggestion.

Il nous raconta longtemps les résultats prodigieux obtenus par des savants anglais et par les médecins de
l'école de Nancy.

Les faits qu'il avança me parurent tellement bizarres, que je me déclarai tout à fait incrédule.

"Nous sommes, affirmait-il, sur le point de découvrir un des plus importants secrets de la nature, je veux
dire, un de ses plus importants secrets sur cette terre ; car elle en a certes d'autrement importants, là-bas,

dans les étoiles. Depuis que l'homme pense, depuis qu'il sait dire et écrire sa pensée, il se sent frôlé par

un mystère impénétrable pour ses sens grossiers et imparfaits, et il tâche de suppléer, par l'effort de son

intelligence, à l'impuissance de ses organes. Quand cette intelligence demeurait encore à l'état

rudimentaire, cette hantise des phénomènes invisibles a pris des formes banalement effrayantes. De là

sont nées les croyances populaires au surnaturel, les légendes des esprits rôdeurs, des fées, des gnomes,

des revenants, je dirai même la légende de Dieu, car nos conceptions de l'ouvrier-créateur, de quelque

religion qu'elles nous viennent, sont bien les inventions les plus médiocres, les plus stupides, les plus

inacceptables sorties du cerveau apeuré des créatures. Rien de plus vrai que cette parole de Voltaire :

"Dieu a fait l'homme à son image, mais l'homme le lui a bien rendu."

"Mais, depuis un peu plus d'un siècle, on semble pressentir quelque chose de nouveau. Mesmer et
quelques autres nous ont mis sur une voie inattendue, et nous sommes arrivés vraiment, depuis quatre ou

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