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Guy de Maupassant - Le Horla

légendes.

Une d'elles me frappa beaucoup. Les gens du pays, ceux du mont, prétendent qu'on entend parler la nuit
dans les sables, puis qu'on entend bêler deux chèvres, l'une avec une voix forte, l'autre avec une voix

faible. Les incrédules affirment que ce sont les cris des oiseaux de mer, qui ressemblent tantôt à des

bêlements, et tantôt à des plaintes humaines ; mais les pêcheurs attardés jurent avoir rencontré, rôdant sur

les dunes, entre deux marées, autour de la petite ville jetée ainsi loin du monde, un vieux berger, dont on

ne voit jamais la tête couverte de son manteau, et qui conduit, en marchant devant eux, un bouc à figure

d'homme et une chèvre à figure de femme, tous deux avec de longs cheveux blancs et parlant sans cesse,

se querellant dans une langue inconnue, puis cessant soudain de crier pour bêler de toute leur force.

Je dis au moine : "Y croyez-vous ?" Il murmura : "Je ne sais pas."

Je repris : "S'il existait sur la terre d'autres êtres que nous, comment ne les connaîtrions-nous point depuis
longtemps ; comment ne les auriez-vous pas vus, vous ? comment ne les aurais-je pas vus, moi ?"

Il répondit : "Est-ce que nous voyons la cent millième partie de ce qui existe ? Tenez, voici le vent, qui
est la plus grande force de la nature, qui renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres,

soulève la mer en montagnes d'eau, détruit les falaises, et jette aux brisants les grands navires, le vent qui

tue, qui siffle, qui gémit, qui mugit, - l'avez-vous vu, et pouvez-vous le voir ? Il existe, pourtant."

Je me tus devant ce simple raisonnement. Cet homme était un sage ou peut-être un sot. Je ne l'aurais pas
pu affirmer au juste ; mais je me tus. Ce qu'il disait là, je l'avais pensé souvent.

3 juillet. - J'ai mal dormi ; certes, il y a ici une influence fiévreuse, car mon cocher souffre du même mal
que moi. En rentrant hier, j'avais remarqué sa pâleur singulière. Je lui demandai :

"Qu'est-ce que vous avez, Jean ?

- J'ai que je ne peux plus me reposer, monsieur, ce sont mes nuits qui mangent mes jours. Depuis le
départ de monsieur, cela me tient comme un sort."

Les autres domestiques vont bien cependant, mais j'ai grand-peur d'être repris, moi.

4 juillet. - Décidément, je suis repris. Mes cauchemars anciens reviennent. Cette nuit, j'ai senti quelqu'un
accroupi sur moi, et qui, sa bouche sur la mienne, buvait ma vie entre mes lèvres. Oui, il la puisait dans

ma gorge, comme aurait fait une sangsue. Puis il s'est levé, repu, et moi je me suis réveillé, tellement

meurtri, brisé, anéanti, que je ne pouvais plus remuer. Si cela continue encore quelques jours, je repartirai

certainement.

5 juillet. - Ai-je perdu la raison ? Ce qui s'est passé la nuit dernière est tellement étrange, que ma tête
s'égare quand j'y songe !

Comme je le fais maintenant chaque soir, j'avais fermé ma porte à clef ; puis, ayant soif, je bus un
demi-verre d'eau, et je remarquai par hasard que ma carafe était pleine jusqu'au bouchon de cristal.

Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils épouvantables, dont je fus tiré au bout de
deux heures environ par une secousse plus affreuse encore.

Figurez-vous un homme qui dort, qu'on assassine, et qui se réveille, avec un couteau dans le poumon, et
qui râle couvert de sang, et qui ne peut plus respirer, et qui va mourir, et qui ne comprend pas - voilà.

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