bibliotheq.net - littérature française
 

Guy de Maupassant - Le Horla

Je regardais ma maison, et j'attendais. Comme ce fut long ! Je croyais déjà que le feu s'était éteint tout
seul, ou qu'il l'avait éteint, Lui, quand une des fenêtres d'en bas creva sous la poussée de l'incendie, et une

flamme, une grande flamme rouge et jaune, longue, molle, caressante, monta le long du mur blanc et le

baisa jusqu'au toit. Une lueur courut dans les arbres, dans les branches, dans les feuilles, et un frisson, un

frisson de peur aussi. Les oiseaux se réveillaient ; un chien se mit à hurler ; il me sembla que le jour se

levait ! Deux autres fenêtres éclatèrent aussitôt, et je vis que tout le bas de ma demeure n'était plus qu'un

effrayant brasier. Mais un cri, un cri horrible, suraigu, déchirant, un cri de femme passa dans la nuit, et

deux mansardes s'ouvrirent ! J'avais oublié mes domestiques ! Je vis leurs faces affolées, et leurs bras qui

s'agitaient !...

Alors, éperdu d'horreur, je me mis à courir vers le village en hurlant : "Au secours ! au secours ! au feu !
au feu !" Je rencontrai des gens qui s'en venaient déjà et je retournai avec eux, pour voir.

La maison, maintenant, n'était plus qu'un bûcher horrible et magnifique, un bûcher monstrueux, éclairant
toute la terre, un bûcher où brûlaient des hommes, et où il brûlait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier, l'Etre

nouveau, le nouveau maître, le Horla !

Soudain le toit tout entier s'engloutit entre les murs et un volcan de flammes jaillit jusqu'au ciel. Par
toutes les fenêtres ouvertes sur la fournaise, je voyais la cuve de feu, et je pensais qu'il était là, dans ce

four, mort...

"Mort ? Peut-être ?... Son corps ? son corps que le jour traversait n'était-il pas indestructible par les
moyens qui tuent les nôtres ?

"S'il n'était pas mort ?... seul peut-être le temps a prise sur l'Etre Invisible et Redoutable. Pourquoi ce
corps transparent, ce corps inconnaissable, ce corps d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi, les maux, les

blessures, les infirmités, la destruction prématurée ?

"La destruction prématurée ? toute l'épouvante humaine vient d'elle ! Après l'homme, le Horla. - Après
celui qui peut mourir tous les jours, à toutes les heures, à toutes les minutes, par tous les accidents, est

venu celui qui ne doit mourir qu'à son jour, à son heure, à sa minute, parce qu'il a touché la limite de son

existence !

"Non... non... sans aucun doute, sans aucun doute... il n'est pas mort... Alors... alors... il va donc falloir
que je me tue, moi !..."

< page précédente | 17 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.