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Guy de Maupassant - La Main Gauche

J'errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les bras étendus, les yeux ouverts,
heurtant des tombes avec mes mains, avec mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tête

elle-même, j'allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui cherche sa route, je

palpais des pierres, des croix, des grilles de fer, des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanées!

Je lisais les noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit! quelle nuit! Je ne la

retrouvais pas!

Pas de lune! Quelle nuit! j'avais peur, une peur affreuse dans ces étroits sentiers, entre deux lignes de
tombes! Des tombes! des tombes! des tombes! Toujours des tombes! A droite, à gauche, devant moi,

autour de moi, partout, des tombes! Je m'assis sur une d'elles, car je ne pouvais plus marcher tant mes

genoux fléchissaient. J'entendais battre mon coeur! Et j'entendais autre chose aussi! Quoi? un bruit

confus innommable! Était-ce dans ma tête affolée, dans la nuit impénétrable, ou sous la terre

mystérieuse, sous la terre ensemencée de cadavres humains, ce bruit? Je regardais autour de moi!

Combien de temps suis-je resté là? Je ne sais pas. J'étais paralysé par la terreur, j'étais ivre d'épouvante,
prêt à hurler, prêt à mourir.

Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j'étais assis remuait. Certes, elle remuait,
comme si on l'eût soulevée. D'un bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre que

je venais de quitter se dresser toute droite; et le mort apparut, un squelette nu qui, de son dos courbé la

rejetait. Je voyais, je voyais très bien, quoique la nuit fût profonde. Sur la croix je pus lire:

«Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans. Il aimait les siens, fut honnête et bon,
et mourut dans la paix du Seigneur.»

Maintenant le mort aussi lisait les choses écrites sur son tombeau. Puis il ramassa une pierre dans le
chemin, une petite pierre aiguë, et se mit à les gratter avec soin, ces choses. Il les effaça tout à fait,

lentement, regardant de ses yeux vides la place où tout à l'heure elles étaient gravées; et, du bout de l'os

qui avait été son index, il écrivit en lettres lumineuses comme ces lignes qu'on trace aux murs avec le

bout d'une allumette:

«Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans. Il hâta par ses duretés la mort de son
père dont il désirait hériter, il tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand il

le put et mourut misérable.»

Quand il eût achevé d'écrire, le mort immobile contempla son oeuvre. Et je m'aperçus, on me retournant,
que toutes les tombes étaient ouvertes, que tous les cadavres en étaient sortis, que tous avaient effacé les

mensonges inscrits par les parents sur la pierre funéraire, pour y rétablir la vérité.

Et je voyais que tous avaient été les bourreaux de leurs proches, haineux, déshonnêtes, hypocrites,
menteurs, fourbes, calomniateurs, envieux, qu'ils avaient volé, trompé, accompli tous les actes honteux,

tous les actes abominables, ces bons pères, ces épouses fidèles, ces fils dévoués, ces jeunes filles chastes,

ces commerçants probes, ces hommes et ces femmes dits irréprochables.

Ils écrivaient tous en même temps, sur le seuil de leur demeure éternelle, la cruelle, terrible et sainte
vérité que tout le monde ignore ou feint d'ignorer sur la terre.

Je pensai qu'elle aussi avait dû la tracer sur sa tombe. Et sans peur maintenant, courant au milieu
des cercueils entr'ouverts, au milieu des cadavres, au milieu des squelettes, j'allai vers elle, sûr que je la

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