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Guy de Maupassant - La Main Gauche

Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute cette maison où était resté tout
ce qui reste de la vie d'un être après sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis

ouvrir la fenêtre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au milieu de ces choses, de ces murs

qui l'avaient enfermée, abritée, et qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes

d'elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me sauver.

Tout à coup, au moment d'atteindre la porte, je passai devant la grande glace du vestibule qu'elle avait
fait poser là pour se voir, des pieds à la tête, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait

bien, était correcte et jolie, des bottines à la coiffure.

Et je m'arrêtai net en face de ce miroir qui l'avait si souvent reflétée. Si souvent, si souvent, qu'il avait dû
garder aussi son image.

J'étais là debout, frémissant, les yeux fixés sur le verre, sur le verre plat, profond, vide, mais qui l'avait
contenue tout entière, possédée autant que moi, autant que mon regard passionné. Il me sembla que

j'aimais cette glace, - je la touchai, - elle était froide! Oh! le souvenir! le souvenir! miroir douloureux,

miroir brûlant, miroir vivant, miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures! Heureux les hommes

dont le coeur, comme une glace où glissent et s'effacent les reflets, oublie tout ce qu'il a contenu, tout ce

qui a passé devant lui, tout ce qui s'est contemplé, miré, dans son affection, dans son amour! Comme je

souffre!

Je sortis et, malgré moi, sans savoir, sans le vouloir, j'allai vers le cimetière. Je trouvai sa tombe toute
simple, une croix de marbre avec ces quelques mots: «Elle aima, fut aimée, et mourut».

Elle était là, là-dessous, pourrie! Quelle horreur! Je sanglotais, le front sur le sol.

J'y restai longtemps, longtemps. Puis je m'aperçus que le soir venait. Alors un désir bizarre, fou, un désir
d'amant désespéré s'empara de moi. Je voulus passer la nuit près d'elle, dernière nuit, à pleurer sur sa

tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire? Je fus rusé. Je me levai et me mis à errer

dans cette ville des disparus. J'allais, j'allais. Comme elle est petite cette ville à côté de l'autre, celle où

l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les vivants, ces morts. Il nous faut de hautes

maisons, des rues, tant de place, pour les quatre générations qui regardent le jour en même temps,

boivent l'eau des sources, le vin des vignes et mangent le pain des plaines.

Et pour toutes les générations des morts, pour toute l'échelle de l'humanité descendue jusqu'à nous,
presque rien, un champ, presque rien! La terre les reprend, l'oubli les efface. Adieu!

Au bout du cimetière habité, j'aperçus tout à coup le cimetière abandonné, celui où les vieux défunts
achèvent de se mêler au sol, où les croix elles-mêmes pourrissent, où l'on mettra demain les derniers

venus. Il est plein de roses libres, de cyprès vigoureux et noirs, un jardin triste et superbe, nourri de chair

humaine.

J'étais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m'y cachai tout entier, entre ces branches
grasses et sombres.

Et j'attendis, cramponné au tronc comme un naufragé sur une épave.

Quand la nuit fut noire, très noire, je quittai mon refuge et me mis à marcher doucement, à pas lents, à
pas sourds, sur cette terre pleine de morts.

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