bibliotheq.net - littérature française
 

Guy de Maupassant - La Main Gauche

- Mohammed.

- C'est bon. Assieds-toi.

Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai devant elle, l'examinant.

La figure était étrange, régulière, fine et un peu bestiale, mais mystique comme celle d'un Boudha. Les
lèvres, fortes et colorées d'une sorte de floraison rouge qu'on retrouvait ailleurs sur son corps, indiquaient

un léger mélange de sang noir, bien que les mains et les bras fussent d'une blancheur irréprochable.

J'hésitais sur ce que je devais faire, troublé, tenté et confus. Pour gagner du temps et me donner le loisir
de la réflexion, je lui posai d'autres questions, sur son origine, son arrivée dans ce pays et ses rapports

avec Mohammed. Mais elle ne répondit qu'à celles qui m'intéressaient le moins et il me fut impossible de

savoir pourquoi elle était venue, dans quelle intention, sur quel ordre, depuis quand, ni ce qui s'était passé

entre elle et mon serviteur.

Comme j'allais lui dire: «Retourne sous la tente de Mohammed», elle me devina peut-être, se dressa
brusquement et levant ses deux bras découverts dont tous les bracelets sonores glissèrent ensemble vers

ses épaules, elle croisa ses mains derrière mon cou en m'attirant avec un air de volonté suppliante et

irrésistible.

Ses yeux, allumés par le désir de séduire, par ce besoin de vaincre l'homme qui rend fascinant comme
celui des félins le regard impur des femmes, m'appelaient, m'enchaînaient, m'ôtaient toute force de

résistance, me soulevaient d'une ardeur impétueuse. Ce fut une lutte courte, sans paroles, violente, entre

les prunelles seules, l'éternelle lutte entre les deux brutes humaines, le mâle et la femelle, où le mâle est

toujours vaincu.

Ses mains, derrière ma tête m'attiraient d'une pression lente, grandissante, irrésistible comme une force
mécanique, vers le sourire animal de ses lèvres rouges où je collai soudain les miennes en enlaçant ce

corps presque nu et chargé d'anneaux d'argent qui tintèrent, de la gorge aux pieds, sous mon étreinte.

Elle était nerveuse, souple et saine comme une bête, avec des airs, des mouvements, des grâces et une
sorte d'odeur de gazelle, qui me firent trouver à ses baisers une rare saveur inconnue, étrangère à mes

sens comme un goût de fruit des tropiques.

Bientôt... je dis bientôt, ce fut peut-être aux approches du matin, je la voulus renvoyer, pensant qu'elle
s'en irait ainsi qu'elle était venue, et ne me demandant pas encore ce que je ferais d'elle; ou ce qu'elle

ferait de moi.

Mais dès qu'elle eut compris mon intention, elle murmura:

- Si tu me chasses, où veux-tu que j'aille maintenant? I1 faudra que je dorme sur la terre, dans la nuit.
Laisse-moi me coucher sur le tapis, au pied de ton lit.

Que pouvais-je répondre? Que pouvais-je faire? Je pensai que Mohammed, sans doute, regardait à son
tour la fenêtre éclairée de ma chambre; et des questions de toute nature, que je ne m'étais point posées

dans le trouble des premiers instants, se formulèrent nettement.

- Reste ici, dis-je, nous allons causer.

Ma résolution fut prise en une seconde. Puisque cette fille avait été jetée ainsi dans mes bras, je la

< page précédente | 6 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.