bibliotheq.net - littérature française
 

Guy de Maupassant - La Main Gauche

mêmes femmes, l'écoeurait au point de lui donner, par moments, de véritables désirs de suicide. Il ne
pouvait plus mener cette vie régulière et vide, si banale, si légère et si lourde en même temps, et il

désirait quelque chose de tranquille, de reposant, de confortable, sans savoir quoi.

Certes, il ne songeait pas à se marier, car il ne se sentait pas le courage de se condamner à la mélancolie,
à la servitude conjugale, à cette odieuse existence de deux êtres, qui, toujours ensemble, se connaissaient

jusqu'à ne plus dire un mot qui ne soit prévu par l'autre, à ne plus faire un geste qui ne soit attendu, à ne

plus avoir une pensée, un désir, un jugement qui ne soient devinés. Il estimait qu'une personne ne peut

être agréable à voir encore que lorsqu'on la connaît peu, lorsqu'il reste en elle du mystère, de l'inexploré,

lorsqu'elle demeure un peu inquiétante et voilée. Donc il lui aurait fallu une famille qui n'en fût pas une,

où il aurait pu passer une partie seulement de sa vie; et, de nouveau, le souvenir de son fils le hanta.

Depuis un an, il y songeait sans cesse, sentant croître en lui l'envie irritante de le voir, de le connaître. Il
l'avait eu dans sa jeunesse, au milieu de circonstances dramatiques et tendres. L'enfant, envoyé dans le

Midi, avait été élevé près de Marseille, sans jamais connaître le nom de son père.

Celui-ci avait payé d'abord les mois de nourrice, puis les mois de collège, puis les mois de fête, puis la
dot pour un mariage raisonnable. Un notaire discret avait servi d'intermédiaire sans jamais rien révéler.

Le baron de Mordiane savait donc seulement qu'un enfant de son sang vivait quelque part, aux environs
de Marseille, qu'il passait pour intelligent et bien élevé, qu'il avait épousé la fille d'un architecte

entrepreneur, dont il avait pris la suite. Il passait aussi pour gagner beaucoup d'argent.

Pourquoi n'irait-il pas voir ce fils inconnu, sans se nommer, pour l'étudier d'abord et s'assurer qu'il
pourrait au besoin trouver un refuge agréable dans cette famille?

Il avait fait grandement les choses, donné une belle dot acceptée avec reconnaissance. Il était donc
certain de ne pas se heurter contre un orgueil excessif; et cette pensée, ce désir, reparus tous les jours, de

partir pour le Midi, devenaient en lui irritants comme une démangeaison. Un bizarre attendrissement

d'égoïste le sollicitait aussi, à l'idée de cette maison riante et chaude, au bord de la mer, où il trouverait sa

belle-fille jeune et jolie, ses petits-enfants aux bras ouverts, et son fils qui lui rappellerait l'aventure

charmante et courte des lointaines années. Il regrettait seulement d'avoir donné tant d'argent, et que cet

argent eût prospéré entre les mains du jeune homme, ce qui ne lui permettait plus de se présenter en

bienfaiteur.

Il allait, songeant à tout cela, la tête enfoncée dans son col de fourrure; et sa résolution fut prise
brusquement. Un fiacre passait; il l'appela, se fit conduire chez lui; et quand son valet de chambre,

réveillé, eut ouvert la porte:

- Louis, dit-il, nous partons demain soir pour Marseille. Nous y resterons peut-être une quinzaine de
jours. Vous allez faire tous les préparatifs nécessaires.

Le train roulait, longeant le Rhône sablonneux, puis traversait des plaines jaunes, des villages clairs, un
grand pays fermé au loin par des montagnes nues.

Le baron de Mordiane, réveillé après une nuit en sleeping, se regardait avec mélancolie dans la petite
glace de son nécessaire. Le jour cru du Midi lui montrait des rides qu'il ne se connaissait pas encore: un

état de décrépitude ignoré dans la demi-ombre des appartements parisiens.

Il pensait, en examinant le coin des yeux, les paupières fripées, les tempes, le front dégarnis:

< page précédente | 59 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.