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Guy de Maupassant - La Main Gauche

tu ne veux pas?..., - et j'aurais serré, serré, jusqu'à la voir râler, suffoquer, mourir... Ou bien je lui aurais
brûlé les doigts sur le feu... Oh! cela, avec quel bonheur je l'aurais fait!...

- Parle... parle donc... Tu ne veux pas?

- Je les aurais tenus sur les charbons, ils auraient été grillés, par le bout... et elle aurait parlé... certes!...
elle aurait parlé...

Trémoulin, dressé, les poings fermés, criait. Autour de nous, sur les toits voisins, les ombres se
soulevaient, se réveillaient, écoutaient, troublées dans leur repos.

Et moi, ému, capté par un intérêt puissant, je voyais devant moi, dans la nuit, comme si je l'avais connue,
cette petite femme, ce petit être blond, vif et rusé. Je la voyais vendre ses livres, causer avec les hommes

que son air d'enfant troublait, et je voyais dans sa fine tête de poupée les petites idées sournoises, les

folles idées empanachées, les rêves de modistes parfumées au musc s'attachant à tous les héros des

romans d'aventures. Comme lui je la suspectais, je la détestais, je la haïssais, je lui aurais aussi brûlé les

doigts pour qu'elle avouât.

Il reprit, d'un ton plus calme:

- Je ne sais pas pourquoi je te raconte cela. Je n'en ai jamais parlé à personne. Oui, mais je n'ai vu
personne depuis deux ans. Je n'ai causé avec personne, avec personne! Et cela me bouillonnait dans le

coeur comme une boue qui fermente. Je la vide. Tant pis pour toi.

Eh bien, je m'étais trompé, c'était pis que ce que j'avais cru, pis que tout. Écoute. J'usai du moyen qu'on
emploie toujours, je simulai des absences. Chaque fois que je m'éloignais, ma femme déjeunait dehors. Je

ne te raconterai pas comment j'achetai un garçon de restaurant pour la surprendre.

La porte de leur cabinet devait m'être ouverte, et j'arrivai, à l'heure convenue, avec la résolution formelle
de les tuer. Depuis la veille je voyais la scène comme si elle avait déjà eu lieu! J'entrais! Une petite table

couverte de verres, de bouteilles et d'assiettes, la séparait de Montina. Leur surprise était telle en

m'apercevant qu'ils demeuraient immobiles. Moi, sans dire un mot, j'abattais sur la tête de l'homme la

canne plombée dont j'étais armé. Assommé d'un seul coup, il s'affaissait, la figure sur la nappe! Alors je

me tournais vers elle, et je lui laissais le temps - quelques secondes - de comprendre et de tordre ses bras

vers moi, folle d'épouvante, avant de mourir à son tour. Oh! j'étais prêt, fort, résolu et content, content

jusqu'à l'ivresse. L'idée du regard éperdu qu'elle me jetterait sous ma canne levée, de ses mains tendues

en avant, du cri de sa gorge, de sa figure soudain livide et convulsée, me vengeait d'avance. Je ne

l'abattrais pas du premier coup, elle! Tu me trouves féroce, n'est-ce pas? Tu ne sais pas ce qu'on souffre.

Penser qu'une femme, épouse ou maîtresse, qu'on aime, se donne à un autre, se livre à lui comme à vous,

et reçoit ses lèvres comme les vôtres! C'est une chose atroce, épouvantable. Quand on a connu un jour

cette torture, on est capable de tout. Oh! je m'étonne qu'on ne tue pas plus souvent, car tous ceux qui ont

été trahis, tous, ont désiré tuer, ont joui de cette mort rêvée, ont fait, seuls dans leur chambre, ou sur une

route déserte, hantés par l'hallucination de la vengeance satisfaite, le geste d'étrangler ou d'assommer.

Moi, j'arrivai à ce restaurant. Je demandai: «Ils sont là?» Le garçon vendu répondit: «Oui, monsieur», me
fit monter un escalier, et me montrant une porte: «Ici!» dit-il. Je serrais ma canne comme si mes doigts

eussent été de fer. J'entrai.

J'avais bien choisi l'instant. Ils s'embrassaient, mais ce n'était pas Montina. C'était le général de Flèche, le

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