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Guy de Maupassant - La Main Gauche

- Où donc?

- Chez Lacaussade, rue Cassinelli, pour une commande de crayons.

Elle me regardait bien en face. Elle n'était plus rouge, mais plutôt un peu pâle. Ses yeux clairs et
limpides, - ah! les yeux des femmes! - semblaient pleins de vérité, mais je sentis vaguement,

douloureusement, qu'ils étaient pleins de mensonge. Je restais devant elle plus confus, plus embarrassé,

plus saisi qu'elle-même, sans oser rien soupçonner, mais sûr qu'elle mentait. Pourquoi? je n'en savais

rien.

Je dis seulement:

- Tu as bien fait de sortir si ta migraine va mieux.

- Oui, beaucoup mieux.

- Tu rentres?

- Mais oui.

Je la quittai, et m'en allai seul, par les rues. Que se passait-il? J'avais eu, en face d'elle, l'intuition de sa
fausseté. Maintenant je n'y pouvais croire; et quand je rentrai pour dîner, je m'accusais d'avoir suspecté,

même une seconde, sa sincérité.

As-tu été jaloux, toi? oui ou non, qu'importe! La première goutte de jalousie était tombée sur mon coeur.
Ce sont des gouttes de feu. Je ne formulais rien, je ne croyais rien. Je savais seulement qu'elle avait

menti. Songe que tous les soirs, quand nous restions en tête à tête, après le départ des clients et des

commis, soit qu'on allât flâner jusqu'au port, quand il faisait beau, soit qu'on demeurât à bavarder dans

mon bureau, s'il faisait mauvais, je laissais s'ouvrir mon coeur devant elle avec un abandon sans réserve,

car je l'aimais. Elle était une part de ma vie, la plus grande, et toute ma joie. Elle tenait dans ses petites

mains ma pauvre âme captive, confiante et fidèle.

Pendant les premiers jours, ces premiers jours de doute et de détresse avant que le soupçon se précise et
grandisse, je me sentis abattu et glacé comme lorsqu'une maladie couve en nous. J'avais froid sans cesse,

vraiment froid, je ne mangeais plus, je ne dormais pas.

Pourquoi avait-elle menti? Que faisait-elle dans cette maison? J'y étais entré pour tâcher de découvrir
quelque chose. Je n'avais rien trouvé. Le locataire du premier, un tapissier, m'avait renseigné sur tous ses

voisins, sans que rien me jetât sur une piste. Au second habitait une sage-femme, au troisième une

couturière et une manicure, dans les combles deux cochers avec leurs familles.

Pourquoi avait-elle menti? Il lui aurait été si facile de me dire qu'elle venait de chez la couturière ou de
chez la manicure. Oh! quel désir j'ai eu de les interroger aussi! Je ne l'ai pas fait de peur qu'elle en fût

prévenue et qu'elle connût mes soupçons.

Donc, elle était entrée dans cette maison et me l'avait caché. Il y avait un mystère. Lequel? Tantôt
j'imaginais des raisons louables, une bonne oeuvre dissimulée, un renseignement à chercher, je

m'accusais de la suspecter. Chacun de nous n'a-t-il pas le droit d'avoir ses petits secrets innocents, une

sorte de seconde vie intérieure dont on ne doit compte à personne? Un homme, parce qu'on lui a donné

pour compagne une jeune fille, peut-il exiger qu'elle ne pense et ne fasse plus rien sans l'en prévenir

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