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Guy de Maupassant - La Main Gauche

blonds, son sourire, sa taille, ses mains, tout cela semblait fait pour une vitrine et non pour la vie à l'air.
Pourtant elle était vive, souple et active incroyablement. J'en fus très amoureux. Je me rappelle deux ou

trois promenades au jardin du Luxembourg, auprès de la fontaine de Médicis, qui demeureront

assurément les meilleures heures de ma vie. Tu connais, n'est-ce pas, cet état bizarre de folie tendre qui

fait que nous n'avons plus de pensée que pour des actes d'adoration? On devient véritablement un

possédé que hante une femme, et rien n'existe plus pour nous à côté d'elle.

Nous fûmes bientôt fiancés. Je lui communiquai mes projets d'avenir qu'elle blâma. Elle ne me croyait ni
poète, ni romancier, ni auteur dramatique, et pensait que le commerce, quand il prospère, peut donner le

bonheur parfait.

Renonçant donc à composer des livres, je me résignai à en vendre, et j'achetai, à Marseille, la Librairie
Universelle, dont le propriétaire était mort.

J'eus là trois bonnes années. Nous avions fait de notre magasin une sorte de salon littéraire où tous les
lettrés de la ville venaient causer. On entrait chez nous comme on entre au cercle, et on échangeait des

idées sur les livres, sur les poètes, sur la politique surtout. Ma femme, qui dirigeait la vente, jouissait

d'une vraie notoriété dans la ville. Quant à moi, pendant qu'on bavardait au rez-de-chaussée, je travaillais

dans mon cabinet du premier qui communiquait avec la librairie par un escalier tournant. J'entendais les

voix, les rires, les discussions, et je cessais d'écrire parfois, pour écouter. Je m'étais mis en secret à

composer un roman - que je n'ai pas fini.

Les habitués les plus assidus étaient M. Montina, un rentier, un grand garçon, un beau garçon, un beau du
Midi, à poil noir, avec des yeux complimenteurs, M. Barbet, un magistrat, deux commerçants, MM.

Faucil et Labarrègue, et le général marquis de Flèche, le chef du parti royaliste, le plus gros personnage

de la province, un vieux de soixante-six ans.

Les affaires marchaient bien. J'étais heureux, très heureux.

Voilà qu'un jour, vers trois heures, en faisant des courses, je passai par la rue Saint-Ferréol et je vis sortir
soudain d'une porte une femme dont la tournure ressemblait si fort à celle de la mienne que je me serais

dit: «C'est elle!» si je ne l'avais laissée, un peu souffrante, à la boutique une heure plus tôt. Elle marchait

devant moi, d'un pas rapide, sans se retourner. Et je me mis à la suivre presque malgré moi, surpris,

inquiet.

Je me disais: «Ce n'est pas elle. Non. C'est impossible, puisqu'elle avait la migraine. Et puis qu'aurait-elle
été faire dans cette maison?»

Je voulus cependant en avoir le coeur net, et je me hâtai pour la rejoindre. M'a-t-elle senti ou deviné ou
reconnu à mon pas, je n'en sais rien, mais elle se retourna brusquement. C'était elle! En me voyant elle

rougit beaucoup et s'arrêta, puis, souriant:

- Tiens, te voilà?

J'avais le coeur serré.

- Oui. Tu es donc sortie? Et ta migraine?

- Ça allait mieux, j'ai été faire une course.

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