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Guy de Maupassant - La Main Gauche

- Il comprend le français et je vais vous conter une histoire où il joue un grand rôle.

L'homme étant parti, il commença:

- J'étais ici depuis quatre ans environ, encore peu installé, à tous égards, dans ce pays dont je commençais
à balbutier la langue, et obligé pour ne pas rompre tout à fait avec des passions qui m'ont été fatales

d'ailleurs, de faire à Alger un voyage de quelques jours, de temps en temps.

J'avais acheté cette ferme, ce bordj, ancien poste fortifié, à quelques centaines de mètres du campement
indigène dont j'emploie les hommes à mes cultures. Dans cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je

choisis en arrivant, pour mon service particulier, un grand garçon, celui que vous venez de voir,

Mohammed ben Lam'har, qui me fut bientôt extrêmement dévoué. Comme il ne voulait pas coucher dans

une maison dont il n'avait point l'habitude, il dressa sa tente à quelques pas de la porte, afin que je pusse

l'appeler de ma fenêtre.

Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je suivais les défrichements et les plantations, je chassais un peu,
j'allais dîner avec les officiers des postes voisins, ou bien ils venaient dîner chez moi.

Quant aux... plaisirs - je vous les ai dits. Alger m'offrait les plus raffinés; et de temps en temps, un arabe
complaisant et compatissant m'arrêtait au milieu d'une promenade pour me proposer d'amener chez moi,

à la nuit, une femme de tribu. J'acceptais quelquefois, mais, le plus souvent, je refusais, par crainte des

ennuis que cela pouvait me créer.

Et, un soir, en rentrant d'une tournée dans les terres, au commencement de l'été, ayant besoin de
Mohammed, j'entrai dans sa tente sans l'appeler. Cela m'arrivait à tout moment.

Sur un de ces grands tapis rouges en haute laine du Djebel-Amour, épais et doux comme des matelas, une
femme, une fille, presque nue, dormait, les bras croisés sur ses yeux. Son corps blanc, d'une blancheur

luisante sous le jet de lumière de la toile soulevée, m'apparut comme un des plus parfaits échantillons de

la race humaine que j'eusse vus. Les femmes sont belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie de traits

et de lignes.

Un peu confus, je laissai retomber le bord de la tente et je rentrai chez moi.

J'aime les femmes! L'éclair de cette vision m'avait traversé et brûlé, ranimant en mes veines la vieille
ardeur redoutable à qui je dois d'être ici. Il faisait chaud, c'était en juillet, et je passai presque toute la nuit

à ma fenêtre, les yeux sur la tache sombre que faisait à terre la tente de Mohammed.

Quand il entra dans ma chambre, le lendemain, je le regardai bien en face, et il baissa la tête comme un
homme confus, coupable. Devinait-il ce que je savais?

Je lui demandai brusquement.

- Tu es donc marié, Mohammed? Je le vis rougir, et il balbutia:

- Non, moussié!

Je le forçais à parler français et à me donner des leçons d'arabe, ce qui produisait souvent une langue
intermédiaire des plus incohérentes.

Je repris:

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