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Guy de Maupassant - La Main Gauche

Soudain une lumière brilla. Nous arrivions devant la porte d'une maison blanche, sorte de fortin aux murs
droits et sans fenêtres extérieures. Je frappai, des chiens hurlèrent au dedans. Une voix française

demanda: «Qui est là!»

Je répondis:

- Est-ce ici que demeure M. Auballe?

- Oui.

On m'ouvrit, j'étais en face de M. Auballe lui-même, un grand garçon blond, en savates, pipe à la bouche,
avec l'air d'un hercule bon enfant.

Je me nommai; il tendit ses deux mains en disant: «Vous êtes chez vous, monsieur.»

Un quart d'heure plus tard je dînais avidement en face de mon hôte qui continuait à fumer.

Je savais son histoire. Après avoir mangé beaucoup d'argent avec les femmes, il avait placé son reste en
terres algériennes, et planté des vignes.

Les vignes marchaient bien; il était heureux, et il avait en effet l'air calme d'un homme satisfait. Je ne
pouvais comprendre comment ce Parisien, ce fêteur, avait pu s'accoutumer à cette vie monotone, dans

cette solitude, et je l'interrogeai.

- Depuis combien de temps êtes-vous ici?

- Depuis neuf ans.

- Et vous n'avez pas d'atroces tristesses?

- Non, on se fait à ce pays, et puis on finit par l'aimer. Vous ne sauriez croire comme il prend les gens par
un tas de petits instincts animaux que nous ignorons en nous. Nous nous y attachons d'abord par nos

organes à qui il donne des satisfactions secrètes que nous ne raisonnons pas. L'air et le climat font la

conquête de notre chair, malgré nous, et la lumière gaie dont il est inondé tient l'esprit clair et content, à

peu de frais. Elle entre en nous à flots, sans cesse, par les yeux, et on dirait vraiment qu'elle lave tous les

coins sombres de l'âme.

- Mais les femmes?

- Ah!... ça manque un peu!

- Un peu seulement?

- Mon Dieu, oui... un peu. Car on trouve toujours, même dans les tribus, des indigènes complaisants qui
pensent aux nuits du Roumi.

Il se tourna vers l'Arabe qui me servait, un grand garçon brun dont l'oeil noir luisait sous le turban, et il
lui dit:

- Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai quand j'aurai besoin de toi.

Puis, à moi:

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