bibliotheq.net - littérature française
 

Guy de Maupassant - La Main Gauche

répugnant, il répondait avec résignation:

- Pardi, c'est pour mes enfants qu'il faut nourrir. Ça rapporte plus qu'autre chose.

Il avait, en effet, quatorze enfants. Si on s'informait de ce qu'ils étaient devenus, il disait avec un air
d'indifférence:

- N'en reste huit à la maison. Y en a un au service et cinq mariés.

Quand on voulait savoir s'ils étaient bien mariés, il reprenait avec vivacité:

- Je les ai pas opposés. Je les ai opposés en rien. Ils ont marié comme ils ont voulu. Faut pas opposer les
goûts, ça tourne mal. Si je suis ordureux, mé, c'est que mes parents m'ont opposé dans mes goûts. Sans

ça, j'aurais devenu un ouvrier comme les autres.

Voici en quoi ses parents l'avaient contrarié dans ses goûts.

Il était alors soldat, faisant son temps au Havre, pas plus bête qu'un autre, pas plus dégourdi non plus, un
peu simple pourtant. Pendant les heures de liberté, son plus grand plaisir était de se promener sur le quai,

où sont réunis les marchands d'oiseaux. Tantôt seul, tantôt avec un pays, il s'en allait lentement le long

des cages où les perroquets à dos vert et à tête jaune des Amazones, les perroquets à dos gris et à tête

rouge du Sénégal, les aras énormes qui ont l'air d'oiseaux cultivés en serre, avec leurs plumes fleuries,

leurs panaches et leurs aigrettes, les perruches de toute taille, qui semblent coloriées avec un soin

minutieux par un bon Dieu miniaturiste, et les petits, tout petits oisillons sautillants, rouges, jaunes, bleus

et bariolés, mêlant leurs cris au bruit du quai, apportent dans le fracas des navires déchargés, des passants

et des voitures, une rumeur violente, aiguë, piaillarde, assourdissante, de forêt lointaine et surnaturelle.

Boitelle s'arrêtait, les yeux ouverts, la bouche ouverte, riant et ravi, montrant ses dents aux kakatoès
prisonniers qui saluaient de leur huppe blanche ou jaune le rouge éclatant de sa culotte et le cuivre de son

ceinturon. Quand il rencontrait un oiseau parleur, il lui posait des questions; et si la bête se trouvait ce

jour-là disposée à répondre et dialoguait avec lui, il emportait pour jusqu'au soir de la gaieté et du

contentement. A regarder les singes aussi il se faisait des bosses de plaisir, et il n'imaginait point de plus

grand luxe pour un homme riche que de posséder ces animaux ainsi qu'on a des chats et des chiens. Ce

goût-là, ce goût de l'exotique, il l'avait dans le sang comme on a celui de la chasse, de la médecine ou de

la prêtrise. Il ne pouvait s'empêcher, chaque fois que s'ouvraient les portes de la caserne, de s'en revenir

au quai comme s'il s'était senti tiré par une envie.

Or une fois, s'étant arrêté presque en extase devant un araraca monstrueux qui gonflait ses plumes,
s'inclinait, se redressait, semblait faire les révérences de cour du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la

porte d'un petit café attenant à la boutique du marchand d'oiseaux, et une jeune négresse, coiffée d'un

foulard rouge, apparut, qui balayait vers la rue les bouchons et le sable de l'établissement.

L'attention de Boitelle fut aussitôt partagée entre l'animal et la femme, et il n'aurait su dire vraiment
lequel de ces deux êtres il contemplait avec le plus d'étonnement et de plaisir.

La négresse, ayant poussé dehors les ordures du cabaret, leva les yeux, et demeura à son tour éblouie
devant l'uniforme du soldat. Elle restait debout, en face de lui, son balai dans les mains comme si elle lui

eût porté les armes, tandis que l'araraca continuait à s'incliner. Or le troupier au bout de quelques instants

fut gêné par cette attention, et il s'en alla à petits pas, pour n'avoir point l'air de battre en retraite.

< page précédente | 28 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.