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Guy de Maupassant - La Main Gauche

semaine sous le premier coup de son malheur, et elle le traitait avec des égards excessifs, une humilité
douloureuse, et des soins touchants comme pour lui payer en attention et en dévouement les bontés qu'il

avait pour elle. Ils déjeunèrent longuement, en parlant de l'affaire qui l'amenait. Elle ne voulait pas tant

d'argent. C'était trop, beaucoup trop. Elle gagnait assez pour vivre, elle, mais elle désirait seulement

qu'Émile trouvât quelques sous devant lui quand il serait grand. César tint bon, et ajouta même un cadeau

de mille francs pour elle, pour son deuil.

Comme il avait pris son café, elle demanda:

- Vous fumez?

- Oui... J'ai ma pipe.

Il tâta sa poche. Nom d'un nom, il l'avait oubliée! Il allait se désoler quand elle lui offrit une pipe du père,
enfermée dans une armoire. Il accepta, la prit, la reconnut, la flaira, proclama sa qualité avec une émotion

dans la voix, l'emplit de tabac et l'alluma. Puis il mit Émile à cheval sur sa jambe et le fit jouer au

cavalier pendant qu'elle desservait la table et enfermait, dans le bas du buffet, la vaisselle sale pour la

laver, quand il serait sorti.

Vers trois heures, il se leva à regret, tout ennuyé à l'idée de partir.

- Eh bien! mam'zelle Donet, dit-il, je vous souhaite le bonsoir et charmé de vous avoir trouvée comme ça.

Elle restait devant lui, rouge, bien émue, et le regardait en songeant à l'autre.

- Est-ce que nous ne nous reverrons plus? dit-elle.

Il répondit simplement:

- Mais oui, mam'zelle, si ça vous fait plaisir.

- Certainement, monsieur César. Alors, jeudi prochain, ça vous irait-il?

- Oui, mam'zelle Donet.

- Vous venez déjeuner, bien sûr?

- Mais..., si vous voulez bien, je ne refuse pas.

- C'est entendu, monsieur César, jeudi prochain, midi, comme aujourd'hui.

- Jeudi midi, mam'zelle Donet!

BOITELLE

A Robert Pinchon

Le père Boitelle (Antoine) avait dans tout le pays la spécialité des besognes malpropres. Toutes les fois
qu'on avait à faire nettoyer une fosse, un fumier, un puisard, à curer un égout, un trou de fange

quelconque, c'était lui qu'on allait chercher.

Il s'en venait avec ses instruments de vidangeur et ses sabots enduits de crasse, et se mettait à sa besogne
en geignant sans cesse sur son métier. Quand on lui demandait alors pourquoi il faisait cet ouvrage

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