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Guy de Maupassant - La Main Gauche

Comme il se levait pour partir, il demanda:

- Quand est-ce voulez-vous que je revienne pour parler de l'affaire, mam'zelle Donet?

- Si ça ne vous faisait rien, jeudi prochain, monsieur César. Comme ça je ne perdrais pas de temps. J'ai
toujours mes jeudis libres.

- Ça me va, jeudi prochain.

- Vous viendrez déjeuner, n'est-ce pas?

- Oh! quant à ça, je ne peux pas le promettre.

- C'est qu'on cause mieux en mangeant. On a plus de temps aussi.

- Eh bien, soit. Midi alors.

Et il s'en alla après avoir encore embrassé le petit Émile, et serré la main de Mlle Donet.

III

La semaine parut longue à César Hautot. Jamais il ne s'était trouvé seul et l'isolement lui semblait
insupportable. Jusqu'alors, il vivait à côté de son père, comme son ombre, le suivait aux champs,

surveillait l'exécution de ses ordres, et quand il l'avait quitté pendant quelque temps le retrouvait au dîner.

Ils passaient les soirs à fumer leurs pipes en face l'un de l'autre, en causant chevaux, vaches ou moutons;

et la poignée de main qu'ils se donnaient au réveil semblait l'échange d'une affection familiale et

profonde.

Maintenant César était seul. Il errait par les labours d'automne, s'attendant toujours à voir se dresser au
bout d'une plaine la grande silhouette gesticulante du père. Pour tuer les heures, il entrait chez les voisins,

racontait l'accident à tous ceux qui ne l'avaient pas entendu, le répétait quelquefois aux autres. Puis, à

bout d'occupations et de pensées, il s'asseyait au bord d'une route en se demandant si cette vie-là allait

durer longtemps.

Souvent il songea à Mlle Donet. Elle lui avait plu. Il l'avait trouvée comme il faut, douce et brave fille,
comme avait dit le père. Oui, pour une brave fille, c'était assurément une brave fille. Il était résolu à faire

les choses grandement et à lui donner deux mille francs de rente en assurant le capital à l'enfant. Il

éprouvait même un certain plaisir à penser qu'il allait la revoir le jeudi suivant, et arranger cela avec elle.

Et puis l'idée de ce frère, de ce petit bonhomme de cinq ans, qui était le fils de son père, le tracassait,

l'ennuyait un peu et l'échauffait en même temps. C'était une espèce de famille qu'il avait là dans ce

mioche clandestin qui ne s'appellerait jamais Hautot, une famille qu'il pouvait prendre ou laisser à sa

guise, mais qui lui rappelait le père.

Aussi quand il se vit sur la route de Rouen, le jeudi matin, emporté par le trot sonore de Graindorge, il
sentit son coeur plus léger, plus reposé qu'il ne l'avait encore eu depuis son malheur.

En entrant dans l'appartement de Mlle Donet, il vit la table mise comme le jeudi précédent, avec cette
seule différence que la croûte du pain n'était pas ôtée.

Il serra la main de la jeune femme, baisa Émile sur les joues et s'assit, un peu comme chez lui, le coeur
gros tout de même. Mlle Donet lui parut un peu maigrie, un peu pâlie. Elle avait dû rudement pleurer.

Elle avait maintenant un air gêné devant lui comme si elle eût compris ce qu'elle n'avait pas senti l'autre

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