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Guy de Maupassant - La Main Gauche

Mais le moribond avait fermé les yeux, et il refusa de les rouvrir, il refusa de répondre, il refusa de
montrer, même par un signe, qu'il comprenait.

Il avait assez parlé, cet homme, il n'en pouvait plus. Il se sentait d'ailleurs à présent le coeur tranquille, il
voulait mourir en paix. Qu'avait-il besoin de se confesser au délégué de Dieu, puisqu'il venait de se

confesser à son fils, qui était de la famille, lui.

Il fut administré, purifié, absous, au milieu de ses amis et de ses serviteurs agenouillés, sans qu'un seul
mouvement de son visage révélât qu'il vivait encore.

Il mourut vers minuit, après quatre heures de tressaillements indiquant d'atroces souffrances.

II

Ce fut le mardi qu'on l'enterra, la chasse ayant ouvert le dimanche. Rentré chez lui, après avoir conduit
son père au cimetière, César Hautot passa le reste du jour à pleurer. Il dormit à peine la nuit suivante et il

se sentit si triste en s'éveillant qu'il se demandait comment il pourrait continuer à vivre.

Jusqu'au soir cependant il songea que, pour obéir à là dernière volonté paternelle, il devait se rendre à
Rouen le lendemain, et voir cette fille Caroline Donet qui demeurait rue de l'Éperlan, 18, au troisième

étage, la seconde porte. Il avait répété, tout bas, comme on marmotte une prière, ce nom et cette adresse,

un nombre incalculable de fois, afin de ne pas les oublier, et il finissait par les balbutier indéfiniment,

sans pouvoir s'arrêter ou penser à quoi que ce fût, tant sa langue et son esprit étaient possédés par cette

phrase.

Donc le lendemain, vers huit heures, il ordonna d'atteler Graindorge au tilbury et partit au grand trot du
lourd cheval normand sur la grand'route d'Ainville à Rouen. Il portait sur le dos sa redingote noire, sur la

tête son grand chapeau de soie et sur les jambes sa culotte à sous-pieds, et il n'avait pas voulu, vu la

circonstance, passer par-dessus son beau costume, la blouse bleue qui se gonfle au vent, garantit le drap

de la poussière et des taches, et qu'on ôte prestement à l'arrivée, dès qu'on a sauté de voiture.

Il entra dans Rouen alors que dix heures sonnaient, s'arrêta comme toujours à l'hôtel des Bons-Enfants,
rue des Trois-Mares, subit les embrassades du patron, de la patronne et de ses cinq fils, car on connaissait

la triste nouvelle; puis, il dut donner des détails sur l'accident, ce qui le fit pleurer, repousser les services

de toutes ces gens, empressées parce qu'ils le savaient riche, et refuser même leur déjeuner, ce qui les

froissa.

Ayant donc épousseté son chapeau, brossé sa redingote et essuyé ses bottines, il se mit à la recherche de
la rue de l'Éperlan, sans oser prendre de renseignements près de personne, de crainte d'être reconnu et

d'éveiller les soupçons.

À la fin, ne trouvant pas, il aperçut un prêtre, et se fiant à la discrétion professionnelle des hommes
d'église, il s'informa auprès de lui.

Il n'avait que cent pas à faire, c'était justement la deuxième rue à droite.

Alors, il hésita. Jusqu'à ce moment, il avait obéi comme une brute à la volonté du mort. Maintenant il se
sentait tout remué, confus, humilié à l'idée de se trouver, lui, le fils, en face de cette femme qui avait été

la maîtresse de son père. Toute la morale qui gît en nous, tassée au fond de nos sentiments par des siècles

d'enseignement héréditaire, tout ce qu'il avait appris depuis le catéchisme sur les créatures de mauvaise

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