bibliotheq.net - littérature française
 

Guy de Maupassant - La Main Gauche

Ce jour-là je m'égarai. Je venais de gravir un sommet, d'où j'avais aperçu, au-dessus d'une série de
collines, la longue plaine de la Mitidja, puis par derrière, sur la crête d'une autre chaîne, dans un lointain

presque invisible, l'étrange monument qu'on nomme le Tombeau de la Chrétienne, sépulture d'une

famille de rois de Mauritanie, dit-on. Je redescendais, allant vers le Sud, découvrant devant moi

jusqu'aux cimes dressées sur le ciel clair, au seuil du désert, une contrée bosselée, soulevée et fauve,

fauve comme si toutes ces collines étaient recouvertes de peaux de lion cousues ensemble. Quelquefois,

au milieu d'elles, une bosse plus haute se dressait, pointue et jaune, pareille au dos broussailleux d'un

chameau.

J'allais à pas rapides, léger, comme on l'est en suivant les sentiers tortueux sur les pentes d'une montagne.
Rien ne pèse, en ces courses alertes dans l'air vif des hauteurs, rien ne pèse, ni le corps, ni le coeur, ni les

pensées, ni même les soucis. Je n'avais plus rien en moi, ce jour-là, de tout ce qui écrase et torture notre

vie, rien que la joie de cette descente. Au loin, j'apercevais des campements arabes, tentes brunes,

pointues, accrochées au sol comme les coquilles de mer sur les rochers, ou bien des gourbis, huttes de

branches d'où sortait une fumée grise. Des formes blanches, hommes ou femmes, erraient autour à pas

lents; et les clochettes des troupeaux tintaient vaguement dans l'air du soir.

Les arbousiers sur ma route se penchaient, étrangement chargés de leurs fruits de pourpre qu'ils
répandaient dans le chemin. Ils avaient l'air d'arbres martyrs d'où coulait une sueur sanglante, car au bout

de chaque branchette pendait une graine rouge comme une goutte de sang.

Le sol, autour d'eux, était couvert de cette pluie suppliciale, et le pied écrasant les arbouses laissait par
terre des traces de meurtre. Parfois, d'un bond, en passant, je cueillais les plus mûres pour les manger.

Tous les vallons à présent se remplissaient d'une vapeur blonde qui s'élevait lentement comme la buée
des flancs d'un boeuf; et sur la chaîne des monts qui fermaient l'horizon, à la frontière du Sahara

flamboyait un ciel de Missel. De longues traînées d'or alternaient avec des traînées de sang - encore du

sang! du sang et de l'or, toute l'histoire humaine - et parfois entre elles s'ouvrait une trouée mince sur un

azur verdâtre, infiniment lointain comme le rêve.

Oh! que j'étais loin, que j'étais loin de toutes les choses et de toutes les gens dont on s'occupe autour des
boulevards, loin de moi-même aussi, devenu une sorte d'être errant, sans conscience, et sans pensée, un

oeil qui passe, qui voit, qui aime voir, loin encore de ma route à laquelle je ne songeais plus, car aux

approches de la nuit je m'aperçus que j'étais perdu.

L'ombre tombait sur là terre comme une averse de ténèbres, et je ne découvrais rien devant moi que la
montagne à perte de vue. Des tentes apparurent dans un vallon, j'y descendis et j'essayai de faire

comprendre au premier Arabe rencontré la direction que je cherchais.

M'a-t-il deviné? je l'ignore; mais il me répondit longtemps, et moi je ne compris rien. J'allais, par
désespoir, me, décider à passer la nuit, roulé dans un tapis, auprès du campement, quand je crus

reconnaître, parmi les mots bizarres qui sortaient de sa bouche, celui de Bordj-Ebbaba.

Je répétai: - Bordj-Ebbaba. - Oui, oui.

Et je lui montrai deux francs, une fortune. Il se mit à marcher, je le suivis. Oh! je suivis longtemps, dans
la nuit profonde, ce fantôme pâle qui courait pieds nus devant moi par les sentiers pierreux où je

trébuchais sans cesse.

< page précédente | 2 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.