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Guy de Maupassant - La Main Gauche
toujours.
- Et cela va durer tout le mois.
Elle répondit avec conviction:
- Oui, tout le mois de Ramadan.
Je pris un air irrité et je lui dis:
- Eh bien, tu peux aller le passer dans ta famille, le Ramadan.
Elle saisit mes mains et les portant sur son coeur:
- Oh! je te prie, ne sois pas méchant, tu verras comme je serai gentille. Nous ferons Ramadan ensemble, veux-tu? Je te soignerai, je te gâterai, mais ne sois pas méchant.
Je ne pus m'empêcher de sourire tant elle était drôle et désolée, et je l'envoyai coucher chez elle.
Une heure plus tard, comme j'allais me mettre au lit, deux petits coups furent frappés à ma porte, si légers que je les entendis à peine.
Je criai: «Entrez» et je vis apparaître Allouma portant devant elle un grand plateau chargé de friandises arabes, de croquettes sucrées, frites et sautées, de toute une pâtisserie bizarre de nomade.
Elle riait, montrant ses belles dents, et elle répéta:
- Nous allons faire Ramadan ensemble.
Vous savez que le jeûne, commencé à l'aurore et terminé au crépuscule, au moment où l'oeil ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir, est suivi chaque soir de petites fêtes intimes où on mange jusqu'au matin. Il en résulte que, pour les indigènes peu scrupuleux, le Ramadan consiste à faire du jour la nuit, et de la nuit le jour. Mais Allouma poussait plus loin la délicatesse de conscience. Elle installa son plateau entre nous deux, sur le divan, et prenant avec ses longs doigts minces une petite boulette poudrée, elle me la mit dans la bouche en murmurant:
- C'est bon, mange.
Je croquai, le léger gâteau qui était excellent en effet, et je lui demandai:
- C'est toi qui as fait ça?
- Oui, c'est moi?
- Pour moi?
- Oui, pour toi.
- Pour me faire supporter le Ramadan.
- Oui, ne sois pas méchant! Je t'en apporterai tous les jours.
Oh! le terrible mois que je passai là! un mois sucré, douceâtre, enrageant, un mois de gâteries et de tentations, de colères et d'efforts vains contre une invincible résistance.
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