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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

Une fois tournée la première page, elle me le laissa parcourir à mon gré; et j'en feuilletai tant de chapitres
que nos bougies s'usèrent jusqu'au bout.

Puis, après l'avoir remerciée, je regagnais, à pas de loup, ma chambre, quand une main brutale m'arrêta;
et une voix, celle de Rivet, me chuchota dans le nez: «Tu n'as donc pas fini d'arranger l'affaire de ce

cochon de Morin?»

Dès sept heures du matin elle m'apportait elle-même une tasse de chocolat. Je n'en ai jamais bu de pareil.
Un chocolat à s'en faire mourir, moelleux, velouté, parfumé, grisant. Je ne pouvais ôter ma bouche des

bords délicieux de sa tasse.

A peine la jeune fille était-elle sortie que Rivet entra. Il semblait un peu nerveux, agacé comme un
homme qui n'a guère dormi, il me dit d'un ton maussade: «Si tu continues, tu sais, tu finiras par gâter

l'affaire de ce cochon de Morin.»

A huit heures, la tante arrivait. La discussion fut courte. Les braves gens retiraient leur plainte, et je
laisserais cinq cents francs aux pauvres du pays.

Alors on voulut nous retenir à passer la journée. On organiserait même une excursion pour aller visiter
des ruines. Henriette derrière le dos de ses parents me faisait des signes de tête: «Oui, restez donc.»

J'acceptais, mais Rivet s'acharna à s'en aller.

Je le pris à part; je le priai, je le sollicitai; je lui disais: «Voyons, mon petit Rivet, fais cela pour moi.»
Mais il semblait exaspéré et me répétait dans la figure: «J'en ai assez, entends-tu, de l'affaire de ce

cochon de Morin.»

Je fus bien contraint de partir aussi. Ce fut un des moments les plus durs de ma vie. J'aurais bien arrangé
cette affaire-là pendant toute mon existence.

Dans le wagon, après les énergiques et muettes poignées de main des adieux, je dis à Rivet: «Tu n'es
qu'une brute». Il répondit: «Mon petit, tu commençais à m'agacer bougrement».

En arrivant aux bureaux du Fanal, j'aperçus une foule qui nous attendait... On cria dès qu'on nous
vit: «Eh bien, avez-vous arrangé l'affaire de ce cochon de Morin?»

Tout la Rochelle en était troublé. Rivet, dont la mauvaise humeur s'était dissipée en route, eut grand'peine
à ne pas rire en déclarant: «Oui, c'est fait, grâce à Labarbe.»

Et nous allâmes chez Morin.

Il était étendu dans un fauteuil, avec des sinapismes aux jambes et des compresses d'eau froide sur le
crâne, défaillant d'angoisse. Et il toussait sans cesse, d'une petite toux d'agonisant, sans qu'on sût d'où lui

était venu ce rhume. Sa femme le regardait avec des yeux de tigresse prête à le dévorer.

Dès qu'il nous aperçut, il eut un tremblement qui lui secouait les poignets et les genoux. Je dis: «C'est
arrangé, salaud, mais ne recommence pas.»

Il se leva, suffoquant, me prit les mains, les baisa comme celles d'un prince, pleura, faillit perdre
connaissance, embrassa Rivet, embrassa même Mme Morin qui le rejeta d'une poussée dans son fauteuil.

Mais il ne se remit jamais de ce coup-là, son émotion avait été trop brutale.

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