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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

que deviendraient les petits? Qui donc les nourrirait et les élèverait? A l'heure même, ils n'étaient pas
riches, malgré les dettes qu'il avait contractées en partant pour leur laisser quelque argent. Et Walter

Schnaffs pleurait quelquefois.

Au commencement des batailles il se sentait dans les jambes de telles faiblesses qu'il se serait laissé
tomber, s'il n'avait songé que toute l'armée lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles hérissait le

poil sur sa peau.

Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l'angoisse.

Son corps d'armée s'avançait vers la Normandie; et il fut un jour envoyé en reconnaissance avec un faible
détachement qui devait simplement explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout semblait calme

dans la campagne; rien n'indiquait une résistance préparée.

Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans une petite vallée que coupaient des ravins profonds
quand une fusillade violente les arrêta net, jetant bas une vingtaine des leurs; et une troupe de

francs-tireurs, sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main, s'élança en avant, la baïonnette

au fusil.

Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement surpris et éperdu qu'il ne pensait même pas à fuir.
Puis un désir fou de détaler le saisit; mais il songea aussitôt qu'il courait comme une tortue en

comparaison des maigres Français qui arrivaient en bondissant comme un troupeau de chèvres. Alors,

apercevant à six pas devant lui un large fossé plein de broussailles couvertes de feuilles sèches, il y sauta

à pieds joints, sans songer même à la profondeur, comme on saute d'un pont dans une rivière.

Il passa, à la façon d'une flèche, à travers une couche épaisse de lianes et de ronces aiguës qui lui
déchirèrent la face et les mains, et il tomba lourdement assis sur un lit de pierres.

Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il avait fait. Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et
il se traîna avec précaution, à quatre pattes, au fond de cette ornière, sous le toit de branchages enlacés,

allant le plus vite possible, en s'éloignant du lieu du combat. Puis il s'arrêta et s'assit de nouveau, tapi

comme un lièvre au milieu des hautes herbes sèches.

Il entendit pendant quelque temps encore des détonations, des cris et des plaintes. Puis les clameurs de la
lutte s'affaiblirent, cessèrent. Tout redevint muet et calme.

Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut épouvantable. C'était un petit oiseau qui, s'étant
posé sur une branche, agitait des feuilles mortes. Pendant près d'une heure, le coeur de Walter Schnaffs

en battit à grands coups pressés.

La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le soldat se mit à songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il
devenir? Rejoindre son armée?... Mais comment? Mais par où? Et il lui faudrait recommencer l'horrible

vie d'angoisses, d'épouvantes, de fatigues et de souffrances qu'il menait depuis le commencement de la

guerre! Non! Il ne se sentait plus ce courage! Il n'aurait plus l'énergie qu'il fallait pour supporter les

marches et affronter les dangers de toutes les minutes.

Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s'y cacher jusqu'à la fin des hostilités. Non, certes.
S'il n'avait pas fallu manger, cette perspective ne l'aurait pas trop atterré; mais il fallait manger, manger

tous les jours.

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