bibliotheq.net - littérature française
 

Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

une lance, et il lui enfonça jusqu'au manche les quatre pointes de fer dans la poitrine.

Le soldat se renversa sur le dos en poussant un long soupir de mort, tandis que le vieux paysan, retirant
son arme des plaies, la replongeait coup sur coup dans le ventre, dans l'estomac, dans la gorge, frappant

comme un forcené, trouant de la tête aux pieds le corps palpitant dont le sang fuyait par gros bouillons.

Puis il s'arrêta, essoufflé de la violence de sa besogne, aspirant l'air à grandes gorgées, apaisé par le
meurtre accompli.

Alors, comme les coqs chantaient dans les poulaillers et comme le jour allait poindre, il se mit à l'oeuvre
pour ensevelir l'homme.

Il creusa un trou dans le fumier, trouva la terre, fouilla plus bas encore, travaillant d'une façon
désordonnée dans un emportement de force avec des mouvements furieux des bras et de tout le corps.

Lorsque la tranchée fut assez creuse, il roula le cadavre dedans, avec la fourche, rejeta la terre dessus, la
piétina longtemps, remit en place le fumier, et il sourit en voyant la neige épaisse qui complétait sa

besogne, et couvrait les traces de son voile blanc.

Puis il repiqua sa fourche sur le tas d'ordure et rentra chez lui. Sa bouteille encore à moitié pleine
d'eau-de-vie était restée sur une table. Il la vida d'une haleine, se jeta sur son lit, et s'endormit

profondément.

Il se réveilla dégrisé, l'esprit calme et dispos, capable de juger le cas et de prévoir l'événement.

Au bout d'une heure il courait le pays en demandant partout des nouvelles de son soldat. Il alla trouver
les officiers, pour savoir, disait-il, pourquoi on lui avait repris son homme.

Comme on connaissait leur liaison, on ne le soupçonna pas; et il dirigea même les recherches en
affirmant que le Prussien allait chaque soir courir le cotillon.

Un vieux gendarme en retraite, qui tenait une auberge dans un village voisin et qui avait une jolie fille,
fut arrêté et fusillé.

L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS

A Robert Pinchon.

Depuis son entrée en France avec l'armée d'invasion, Walter Schnaffs se jugeait le plus malheureux des
hommes. Il était gros, marchait avec peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds qu'il

avait fort plats et fort gras. Il était en outre pacifique et bienveillant, nullement magnanime ou

sanguinaire, père de quatre enfants qu'il adorait et marié avec une jeune femme blonde, dont il regrettait

désespérément chaque soir les tendresses, les petits soins et les baisers. Il aimait se lever tard et se

coucher tôt, manger lentement de bonnes choses et boire de la bière dans les brasseries. Il songeait en

outre que tout ce qui est doux dans l'existence disparaît avec la vie; et il gardait au coeur une haine

épouvantable, instinctive et raisonnée en même temps, pour les canons, les fusils, les revolvers et les

sabres, mais surtout pour les baïonnettes, se sentant incapable de manoeuvrer assez vivement cette arme

rapide pour défendre son gros ventre.

Et, quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé dans son manteau à côté des camarades qui
ronflaient, il pensait longuement aux siens laissés là-bas et aux dangers semés sur sa route: - S'il était tué,

< page précédente | 65 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.