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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

Comme il l'avait prévu, l'homme fut enseveli sous le fumier. Antoine aplanit le tas avec sa fourche, puis
la planta dans la terre à côté. Il appela son valet, ordonna de mettre les chevaux à l'écurie; et il rentra dans

sa chambre.

Il se coucha, réfléchissant toujours à ce qu'il allait faire, mais aucune idée ne l'illuminait, son épouvante
allait croissant dans l'immobilité du lit. On le fusillerait! Il suait de peur; ses dents claquaient; il se releva,

grelottant, ne pouvant plus tenir dans ses draps.

Alors il descendit à la cuisine, prit la bouteille de fine dans le buffet, et remonta. Il but deux grands
verres de suite jetant une ivresse nouvelle par-dessus l'ancienne, sans calmer l'angoisse de son âme. Il

avait fait là un joli coup, nom de Dieu d'imbécile!

Il marchait maintenant de long en large, cherchant des ruses, des explications et des malices; et, de temps
en temps, il se rinçait la bouche avec une gorgée de fil en dix pour se mettre du coeur au ventre.

Et il ne trouvait rien. Mais rien.

Vers minuit, son chien de garde, une sorte de demi-loup qu'il appelait «Dévorant» se mit à hurler à la
mort. Le père Antoine frémit jusque dans les moelles; et, chaque fois que la bête reprenait son

gémissement lugubre et long, un frisson de peur courait sur la peau du vieux.

Il s'était abattu sur une chaise, les jambes cassées, hébété, n'en pouvant plus, attendant avec anxiété que
«Dévorant» recommençât sa plainte, et secoué par tous les sursauts dont la terreur fait vibrer nos nerfs.

L'horloge d'en bas sonna cinq heures. Le chien ne se taisait pas. Le paysan devenait fou. Il se leva pour
aller déchaîner la bête, pour ne plus l'entendre. Il descendit, ouvrit la porte, s'avança dans la nuit.

La neige tombait toujours. Tout était blanc. Les bâtiments de la ferme faisaient de grandes taches noires.
L'homme s'approcha de la niche. Le chien tirait sur sa chaîne. Il le lâcha. Alors «Dévorant» fit un bond,

puis s'arrêta net, le poil hérissé, les pattes tendues, les crocs au vent, le nez tourné vers le fumier.

Saint-Antoine, tremblant de la tête aux pieds, balbutia: « - Qué qu't'as donc, sale rosse?» et il avança de
quelques pas, fouillant de l'oeil l'ombre indécise, l'ombre terne de la cour.

Alors, il vit une forme, une forme d'homme assis sur son fumier!

Il regardait cela perclus d'horreur et haletant. Mais, soudain, il aperçut auprès de lui le manche de sa
fourche piquée dans la terre; il l'arracha du sol; et, dans un de ces transports de peur qui rendent

téméraires les plus lâches, il se rua en avant, pour voir.

C'était lui, son Prussien, sorti fangeux de sa couche d'ordure qui l'avait réchauffé, ranimé. Il s'était assis
machinalement, et il restait là, sous la neige qui le poudrait, souillé de saletés et de sang, encore hébété

par l'ivresse, étourdi par le coup, épuisé par sa blessure.

Il aperçut Antoine, et, trop abruti pour rien comprendre, il fit un mouvement afin de se lever. Mais le
vieux, dès qu'il l'eut reconnu, écuma ainsi qu'une bête enragée.

Il bredouillait: « - Ah! cochon! cochon! t'es pas mort! Tu vas me dénoncer, à c't'heure... Attends...
attends!»

Et, s'élançant sur l'Allemand, il jeta en avant de toute la vigueur de ses deux bras sa fourche levée comme

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