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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

c't'animal-là.»

Et les paysans s'épanouissaient. - Est-il donc rigolo, ce bougre d'Antoine!

- J'te l'vend, Césaire, trois pistoles.

- Je l'prends, Antoine, et j't'invite à manger du boudin.

- Mé, c'que j'veux, c'est d'ses pieds.

- Tâte li l'ventre, tu verras qu'il n'a que d'la graisse.»

Et tout le monde clignait de l'oeil sans rire trop haut cependant, de peur que le Prussien devinât à la fin
qu'on se moquait de lui. Antoine seul, s'enhardissant tous les jours, lui pinçait les cuisses en criant: «Rien

qu'du gras»; lui tapait sur le derrière en hurlant: «Tout ça d'la couenne»; l'enlevait dans ses bras de vieux

colosse capable de porter une enclume en déclarant: «Il pèse six cents, et pas de déchet.»

Et il avait pris l'habitude de faire offrir à manger à son cochon partout où il entrait avec lui. C'était là le
grand plaisir, le grand divertissement de tous les jours: « - Donnez-li de c'que vous voudrez, il avale

tout.» Et on offrait à l'homme du pain et du beurre, des pommes de terre, du fricot froid, de l'andouille

qui faisait dire: « - De la vôtre, et du choix.»

Le soldat, stupide et doux, mangeait par politesse, enchanté de ces attentions, se rendait malade pour ne
pas refuser; et il engraissait vraiment, serré maintenant dans son uniforme, ce qui ravissait Saint-Antoine

et lui faisait répéter: « - Tu sais, mon cochon, faudra te faire faire une autre cage.»

Ils étaient devenus, d'ailleurs, les meilleurs amis du monde; et, quand le vieux allait à ses affaires dans les
environs, le Prussien l'accompagnait de lui-même pour le seul plaisir d'être avec lui.

Le temps était rigoureux; il gelait dur; le terrible hiver de 1870 semblait jeter ensemble tous les fléaux sur
la France.

Le père Antoine, qui préparait les choses de loin et profitait des occasions, prévoyant qu'il manquerait de
fumier pour les travaux du printemps, acheta celui d'un voisin qui se trouvait dans la gêne; et il fut

convenu qu'il irait chaque soir avec son tombereau chercher une charge d'engrais.

Chaque jour donc il se mettait en route à l'approche de la nuit et se rendait à la ferme des Haules, distante
d'une demi-lieue, toujours accompagné de son cochon. Et chaque jour c'était une fête de nourrir l'animal.

Tout le pays accourait là comme on va, le dimanche, à la grand'messe.

Le soldat, cependant, commençait à se méfier; et quand on riait trop fort il roulait des yeux inquiets qui,
parfois, s'allumaient d'une flamme de colère.

Or, un soir, quand il eut mangé à sa contenance, il refusa d'avaler un morceau de plus; et il essaya de se
lever pour s'en aller. Mais Saint-Antoine l'arrêta d'un tour de poignet, et lui posant ses deux mains

puissantes sur les épaules il le rassit si durement que la chaise s'écrasa sous l'homme.

Une gaieté de tempête éclata; et Antoine, radieux, ramassant son cochon, fit semblant de le panser pour
le guérir, puis il déclara: «Puisque tu n'veux pas manger, tu vas boire, nom de Dieu!» Et on alla chercher

de l'eau-de-vie au cabaret.

Le soldat roulait des yeux méchants: mais il but néanmoins; il but tant qu'on voulut; et Saint-Antoine lui

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