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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

choisissez-en un qui réponde à votre peine.»

Que dire à cela?

Et si je laissais percer un soupçon des doutes qui me torturent, ce crétin, certes, deviendrait malin pour
m'exploiter, me compromettre, me perdre. Il me crierait «papa», comme dans mon rêve.

Et je me dis que j'ai tué la mère et perdu cet être atrophié, larve d'écurie, éclose et poussée dans le fumier,
cet homme qui, élevé comme d'autres, aurait été pareil aux autres.

Et vous ne vous figurez pas la sensation étrange, confuse et intolérable que j'éprouve en face de lui, en
songeant que cela est sorti de moi, qu'il tient à moi par ce lien intime qui lie le fils au père, que grâce aux

terribles lois de l'hérédité, il est moi par mille choses, par son sang et par sa chair, et qu'il a jusqu'aux

mêmes germes de maladies, aux mêmes ferments de passions.

Et j'ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir; et sa vue me fait horriblement souffrir;
et de ma fenêtre, là-bas, je le regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des bêtes, en me

répétant: «C'est mon fils.»

Et je sens, parfois, d'intolérables envies de l'embrasser. Je n'ai même jamais touché sa main sordide.

L'académicien se tut. Et son compagnon, l'homme politique, murmura: «Oui vraiment, nous devrions
bien nous occuper un peu plus des enfants qui n'ont pas de père.»

* * * * *

Et un souffle de vent traversant, le grand arbre jaune secoua ses grappes, enveloppa d'une nuée odorante
et fine les deux vieillards qui la respirèrent à longs traits.

Et le sénateur ajouta: «C'est bon vraiment d'avoir vingt-cinq ans, et même de faire des enfants comme
ça.»

SAINT-ANTOINE

A X. Charmes.

On l'appelait Saint-Antoine, parce qu'il se nommait Antoine, et aussi peut-être parce qu'il était bon
vivant, joyeux, farceur, puissant mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu'il

eût plus de soixante ans.

C'était un grand paysan du pays de Caux, haut en couleur, gros de poitrine et de ventre, et perché sur de
longues jambes qui semblaient trop maigres pour l'ampleur du corps.

Veuf, il vivait seul avec sa bonne et ses deux valets dans sa ferme qu'il dirigeait en madré compère,
soigneux de ses intérêts, entendu dans les affaires et dans l'élevage du bétail, et dans la culture de ses

terres. Ses deux fils et ses trois filles mariés avec avantage, vivaient aux environs, et venaient, une fois

par mois, dîner avec le père. Sa vigueur était célèbre dans tout le pays d'alentour; on disait en manière de

proverbe: «Il est fort comme Saint-Antoine.»

Lorsque arriva l'invasion prussienne, Saint-Antoine, au cabaret, promettait de manger une armée, car il
était hâbleur comme un vrai Normand, un peu couard et fanfaron. Il tapait du poing sur la table de bois,

qui sautait en faisant danser les tasses et les petits verres, et il criait, la face rouge et l'oeil sournois, dans

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