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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

Avec des précautions infinies, je commençai à lui parler de son aventure pour tâcher de m'en faire une
alliée.

Mais elle ne parut pas confuse le moins du monde; elle m'écoutait de l'air d'une personne qui s'amuse
beaucoup.

Je lui disais: «Songez donc, mademoiselle, à tous les ennuis que vous aurez. Il vous faudra comparaître
devant le tribunal, affronter les regards malicieux, parler en face de tout ce monde, raconter

publiquement cette triste scène du wagon. Voyons, entre nous, n'auriez-vous pas mieux fait de ne rien

dire, de remettre à sa place ce polisson sans appeler les employés; et de changer simplement de voiture.»

Elle se mit à rire. «C'est vrai ce que vous dites! mais que voulez-vous? J'ai eu peur; et, quand on a peur,
on ne raisonne plus. Après avoir compris la situation, j'ai bien regretté mes cris; mais il était trop tard.

Songez aussi que cet imbécile s'est jeté sur moi comme un furieux, sans prononcer un mot, avec une

figure de fou. Je ne savais même pas ce qu'il me voulait.»

Elle me regardait en face, sans être troublée ou intimidée. Je me disais: «Mais c'est une gaillarde, cette
fille. Je comprends que ce cochon de Morin se soit trompé.

Je repris, en badinant: «Voyons Mademoiselle, avouez qu'il était excusable, car, enfin, on ne peut pas se
trouver en face d'une aussi belle personne que vous sans éprouver le désir absolument légitime de

l'embrasser.»

Elle rit plus fort, toutes les dents au vent: «Entre le désir et l'action, monsieur, il y a place pour le
respect.»

La phrase était drôle, bien que peu claire. Je demandai brusquement: «Eh bien, voyons, si je vous
embrassais, moi, maintenant; qu'est-ce que vous feriez?»

Elle s'arrêta pour me considérer du haut en bas, puis elle dit, tranquillement: «Oh, vous, ce n'est pas la
même chose.»

Je le savais bien, parbleu, que ce n'était pas la même chose, puisqu'on m'appelait dans toute la province
«le beau Labarbe». J'avais trente ans, alors, mais je demandai: «Pourquoi ça?»

Elle haussa les épaules, et répondit: «Tiens! parce que vous n'êtes pas aussi bête que lui.» Puis elle
ajouta, en me regardant en dessous: «Ni aussi laid.»

Avant qu'elle eût pu faire un mouvement pour m'éviter, je lui avais planté un bon baiser sur la joue. Elle
sauta de côté, mais trop tard. Puis elle dit: «Eh bien vous n'êtes pas gêné non plus, vous. Mais ne

recommencez pas ce jeu-là.»

Je pris un air humble et je dis à mi-voix: «Oh! mademoiselle, quant à moi, si j'ai un désir au coeur, c'est
de passer devant un tribunal pour la même cause que Morin.»

Elle demanda à son tour: «Pourquoi ça?» Je la regardai au fond des yeux sérieusement. «Parce que vous
êtes une des plus belles créatures qui soient; parce que ce serait pour moi un brevet, un titre, une gloire,

que d'avoir voulu vous violenter. Parce qu'on dirait après vous avoir vue: «Tiens, Labarbe n'a pas volé ce

qui lui arrive, mais il a de la chance tout de même.»

Elle se remit à rire de tout son coeur.

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