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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

Regardez donc comme il lui ressemble.» Et en effet je m'apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je
me réveillai avec cette idée plantée dans le crâne et avec le désir fou de revoir l'homme pour décider si,

oui ou non, nous avions des traits communs.

Je le joignis comme il allait à la messe (c'était un dimanche) et je lui donnai cent sous en le dévisageant
anxieusement. Il se remit à rire d'une ignoble façon, prit l'argent, puis, gêné de nouveau par mon oeil, il

s'enfuit après avoir bredouillé un mot à peu près inarticulé, qui voulait dire «merci», sans doute.

La journée se passa pour moi dans les mêmes angoisses que la veille. Vers le soir je fis venir l'hôtelier, et
avec beaucoup de précautions, d'habiletés, de finesses, je lui dis que je m'intéressais à ce pauvre être si

abandonné de tous et privé de tout, et que je voulais faire quelque chose pour lui.

Mais l'homme répliqua: «Oh! n'y songez pas, monsieur, il ne vaut rien, vous n'en aurez que du
désagrément. Moi, je l'emploie à vider l'écurie, et c'est tout ce qu'il peut faire. Pour ça je le nourris et il

couche avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille culotte, donnez-la lui, mais

elle sera en pièces dans huit jours.»

Je n'insistai pas, me réservant d'aviser.

Le gueux rentra le soir horriblement ivre, faillit mettre le feu à la maison, assomma un cheval à coups de
pioche, et, en fin de compte, s'endormit dans la boue sous la pluie, grâce à mes largesses.

On me pria le lendemain de ne plus lui donner d'argent. L'eau-de-vie le rendait furieux, et, dès qu'il avait
deux sous en poche, il les buvait. L'aubergiste ajouta: «Lui donner de l'argent c'est vouloir sa mort.» Cet

homme n'en avait jamais eu, absolument jamais, sauf quelques centimes jetés par les voyageurs, et il ne

connaissait pas d'autre destination à ce métal que le cabaret.

Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je semblais lire, mais ne faisant
autre chose que de regarder cette brute, mon fils! mon fils! en tâchant de découvrir s'il avait quelque

chose de moi. A force de chercher je crus reconnaître des lignes semblables dans le front et à la naissance

du nez, et je fus bientôt convaincu d'une ressemblance que dissimulaient l'habillement différent et la

crinière hideuse de l'homme.

Mais je ne pouvais demeurer plus longtemps sans devenir suspect, et je partis, le coeur broyé, après avoir
laissé à l'aubergiste quelque argent pour adoucir l'existence de son valet.

Or, depuis six ans, je vis avec cette pensée, cette horrible incertitude, ce doute abominable. Et, chaque
année, une force invincible me ramène à Pont-Labbé. Chaque année je me condamne à ce supplice de

voir cette brute patauger dans son fumier, de m'imaginer qu'il me ressemble, de chercher, toujours en

vain, à lui être secourable. Et chaque année je reviens ici, plus indécis, plus torturé, plus anxieux.

J'ai essayé de le faire instruire. Il est idiot sans ressource.

J'ai essayé de lui rendre la vie moins pénible. Il est irrémédiablement ivrogne et emploie à boire tout
l'argent qu'on lui donne; et il sait fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l'eau-de-vie.

J'ai essayé d'apitoyer sur lui son patron pour qu'il le ménageât, en offrant toujours de l'argent.
L'aubergiste, étonné à la fin, m'a répondu fort sagement: «Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne

servira qu'à le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitôt qu'il a du temps ou du bien-être, il

devient malfaisant. Si vous voulez faire du bien, ça ne manque pas, allez, les enfants abandonnés, mais

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