bibliotheq.net - littérature française
 

Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

Je me mis à rire. « - Il n'est pas beau et ne ressemble guère à sa mère. Il tient du père sans doute.»

L'aubergiste reprit: « - Ça se peut bien; mais on n'a jamais su à qui c'était. Elle est morte sans le dire et
personne ici ne lui connaissait de galant. Ç'a été un fameux étonnement quand on a appris qu'elle était

enceinte. Personne ne voulait le croire.»

J'eus une sorte de frisson désagréable, un de ces effleurements pénibles qui nous touchent le coeur,
comme l'approche d'un lourd chagrin. Et je regardai l'homme dans la cour. Il venait maintenant de puiser

de l'eau pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant, avec un effort douloureux de la jambe plus

courte. Il était déguenillé, hideusement sale, avec de longs cheveux jaunes tellement mêlés qu'ils lui

tombaient comme des cordes sur les joues.

L'aubergiste ajouta: « - Il ne vaut pas grand'chose, ç'a été gardé par charité dans la maison. Peut-être qu'il
aurait mieux tourné si on l'avait élevé comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur? Pas de

père, pas de mère, pas d'argent! Mes parents ont eu pitié de l'enfant, mais ce n'était pas à eux, vous

comprenez.»

Je ne dis rien.

Et je couchai dans mon ancienne chambre; et toute la nuit je pensai à cet affreux valet d'écurie en me
répétant: « - Si c'était mon fils, pourtant? Aurais-je donc pu tuer cette fille et procréer cet être?» - C'était

possible, enfin!

Je résolus de parler à cet homme et de connaître exactement la date de sa naissance. Une différence de
deux mois devait m'arracher mes doutes.

Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait pas le français non plus. Il avait l'air de ne rien comprendre
d'ailleurs, ignorant absolument son âge qu'une des bonnes lui demanda de ma part. Et il se tenait d'un air

idiot devant moi, roulant son chapeau dans ses pattes noueuses et dégoûtantes, riant stupidement, avec

quelque chose du rire ancien de la mère dans le coin des lèvres et dans le coin des yeux.

Mais le patron survenant alla chercher l'acte de naissance du misérable. Il était entré dans la vie huit mois
et vingt-six jours après mon passage à Pont-Labbé, car je me rappelais parfaitement être arrivé à Lorient

le 15 août. L'acte portait la mention: «Père inconnu». La mère s'était appelée Jeanne Kerradec.

Alors mon coeur se mit à battre à coups pressés. Je ne pouvais plus parler tant je me sentais suffoqué; et
je regardais cette brute dont les grands cheveux jaunes semblaient un fumier plus sordide que celui des

bêtes; et le gueux, gêné par mon regard, cessait de rire, détournait la tête, cherchait à s'en aller.

Tout le jour j'errai le long de la petite rivière, en réfléchissant douloureusement. Mais à quoi bon
réfléchir? Rien ne pouvait me fixer. Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes

ou mauvaises pour ou contre mes chances de paternité, m'énervant en des suppositions inextricables,

pour revenir sans cesse à la même horrible incertitude, puis à la conviction plus atroce encore que cet

homme était mon fils.

Je ne pus dîner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans parvenir à dormir; puis le
sommeil vint, un sommeil hanté de visions insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez,

m'appelait «papa»; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et, j'avais beau me sauver, il

me suivait toujours, et au lieu d'aboyer il parlait, m'injuriait; puis il comparaissait devant mes collègues

de l'Académie réunis pour décider si j'étais bien son père; et l'un d'eux s'écriait: «C'est indubitable!

< page précédente | 58 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.