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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

matin venu, une fatigue étrange retint au lit mon camarade. Je dis au lit par habitude, car notre couche se
composait simplement de deux bottes de paille.

Impossible d'être malade en ce lieu. Je le forçai donc à se lever, et nous parvînmes à Audierne vers quatre
ou cinq heures du soir.

Le lendemain, il allait un peu mieux; on repartit; mais, en route, il fut pris de malaises intolérables, et
c'est à grand'peine que nous pûmes atteindre Pont-Labbé.

Là, au moins, nous avions une auberge. Mon ami se coucha, et le médecin, qu'on fit venir de Quimper,
constata une forte fièvre, sans en déterminer la nature.

Connaissez-vous Pont-Labbé? - Non. - Eh bien, c'est la ville la plus bretonne de toute cette Bretagne
bretonnante qui va de la pointe du Raz au Morbihan, de cette contrée qui contient l'essence des moeurs,

des légendes, des coutumes bretonnes. Encore aujourd'hui, ce coin de pays n'a presque pas changé. Je

dis: encore aujourd'hui, car j'y retourne à présent tous les ans, hélas!

Un vieux château baigne le pied de ses tours dans un grand étang triste, triste, avec des vols d'oiseaux
sauvages. Une rivière sort de là que les caboteurs peuvent remonter jusqu'à la ville. Et dans les rues

étroites aux maisons antiques, les hommes portent le grand chapeau, le gilet brodé et les quatre vestes

superposées: la première, grande comme la main, couvrant au plus les omoplates, et la dernière s'arrêtant

juste au-dessus du fond de culotte.

Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un gilet de drap qui forme cuirasse, les
étreint, ne laissant même pas deviner leur gorge puissante et martyrisée; et elles sont coiffées d'une

étrange façon: sur les tempes, deux plaques brodées en couleur encadrent le visage, serrent les cheveux

qui tombent en nappe derrière la tête, puis remontent se tasser au sommet du crâne sous un singulier

bonnet, tissu souvent d'or ou d'argent.

La servante de notre auberge avait dix-huit ans au plus, des yeux tout bleus, d'un bleu pâle que perçaient
les deux petits points noirs de la pupille; et ses dents courtes, serrées, qu'elle montrait sans cesse en riant,

semblaient faites pour broyer du granit.

Elle ne savait pas un mot de français, ne parlant que le breton, comme la plupart de ses compatriotes.

Or, mon ami n'allait guère mieux, et, bien qu'aucune maladie ne se déclarât, le médecin lui défendait de
partir encore, ordonnant un repos complet. Je passais donc les journées près de lui, et sans cesse la petite

bonne entrait, apportant soit mon dîner, soit de la tisane.

Je la lutinais un peu, ce qui semblait l'amuser, mais nous ne causions pas, naturellement, puisque nous ne
nous comprenions point.

Or, une nuit, comme j'étais resté fort tard auprès du malade, je croisai, en regagnant ma chambre, la
fillette qui rentrait dans la sienne. C'était juste en face de ma porte ouverte; alors, brusquement, sans

réfléchir à ce que je faisais, plutôt par plaisanterie qu'autrement, je la saisis à pleine taille, et, avant

qu'elle fût revenue de sa stupeur, je l'avais jetée et enfermée chez moi. Elle me regardait, effarée, affolée,

épouvantée, n'osant pas crier de peur d'un scandale, d'être chassée sans doute par ses maîtres d'abord, et

peut-être par son père ensuite.

J'avais fait cela en riant; mais, dès qu'elle fut chez moi, le désir de la posséder m'envahit. Ce fut une lutte

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