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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

Il se jeta à ses genoux qu'il baisait éperdûment à travers la robe de nuit. Elle ne disait rien, enfonçant ses
doigts fins, d'une manière caressante, dans les cheveux du baron.

Et soudain, se dégageant comme si elle eût pris une grande résolution, elle murmura de son air hardi,
mais à voix basse: «Je vais revenir. Attendez-moi.» Et son doigt, tendu dans l'ombre, montrait au fond de

la chambre la tache vague et blanche du lit.

Alors, à tâtons, éperdu, les mains tremblantes, il se dévêtit bien vite et s'enfonça dans les draps frais. Il
s'étendit délicieusement, oubliant presque son amie, tant il avait plaisir à cette caresse du linge sur son

corps las de mouvement.

Elle ne revenait point, pourtant; s'amusant sans doute à le faire languir. Il fermait les yeux dans un
bien-être exquis; et il rêvait doucement dans l'attente délicieuse de la chose tant désirée. Mais peu à peu

ses membres s'engourdirent, sa pensée s'assoupit, devint incertaine, flottante. La puissante fatigue enfin

le terrassa; il s'endormit.

Il dormit du lourd sommeil, de l'invincible sommeil des chasseurs exténués. Il dormit jusqu'à l'aurore.

Tout à coup, la fenêtre étant restée entr'ouverte, un coq, perché dans un arbre voisin, chanta. Alors
brusquement, surpris par ce cri sonore, le baron ouvrit les yeux.

Sentant contre lui un corps de femme, se trouvant en un lit qu'il ne reconnaissait pas, surpris et ne se
souvenant plus de rien, il balbutia, dans l'effarement du réveil:

« - Quoi? Où suis-je? Qu'y a-t-il?»

Alors elle, qui n'avait point dormi, regardant cet homme dépeigné, aux yeux rouges, à la lèvre épaisse,
répondit, du ton hautain dont elle parlait à son mari:

« - Ce n'est rien. C'est un coq qui chante. Rendormez-vous, monsieur, cela ne vous regarde pas.»

UN FILS

A René Maizeroy.

Ils se promenaient, les deux vieux amis, dans le jardin tout fleuri où le gai Printemps remuait de la vie.

L'un était Sénateur, et l'autre de l'Académie française, graves tous deux, pleins de raisonnements très
logiques mais solennels, gens de marque et de réputation.

Ils parlotèrent d'abord de politique, échangeant des pensées, non pas sur des Idées, mais sur des hommes:
les personnalités, en cette matière, primant toujours la Raison. Puis ils soulevèrent quelques souvenirs;

puis ils se turent, continuant à marcher côte à côte, tout amollis par la tiédeur de l'air.

Une grande corbeille de ravenelles exhalait des souffles sucrés et délicats; un tas de fleurs de toute race et
de toute nuance jetaient leurs odeurs dans la brise, tandis qu'un faux-ébénier, vêtu de grappes jaunes,

éparpillait au vent sa fine poussière, une fumée d'or qui sentait le miel et qui portait, pareille aux poudres

caressantes des parfumeurs, sa semence enbaumée à travers l'espace.

Le sénateur s'arrêta, huma le nuage fécondant qui flottait, considéra l'arbre amoureux resplendissant
comme un soleil et dont les germes s'envolaient. Et il dit: «Quand on songe que ces imperceptibles

atômes, qui sentent bon, vont créer des existences à des centaines de lieues d'ici, vont faire tressaillir les

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