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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse
C'était l'automne, la saison rousse. Les feuilles voltigeaient sur les gazons comme des voilées d'oiseaux. On sentait traîner dans l'air des odeurs de terre humide, de terre dévêtue, comme on sent une odeur de chair nue, quand tombe, après le bal, la robe d'une femme.
Un soir, dans une fête, au dernier printemps, Mme d'Avancelles avait répondu à M. de Croissard qui la harcelait de ses prières: «Si je dois tomber, mon ami, ce ne sera pas avant la chute des feuilles. J'ai trop de choses à faire cet été pour avoir le temps.» Il s'était souvenu de cette parole rieuse et hardie; et, chaque jour, il insistait davantage, chaque jour il avançait ses approches, il gagnait un pas dans le coeur de la belle audacieuse qui ne résistait plus, semblait-il, que pour la forme.
Une grande chasse allait avoir lieu. Et, la veille, Mme Berthe avait dit, en riant, au baron: «Baron, si vous tuez la bête, j'aurai quelque chose pour vous.»
Dès l'aurore, il fut debout pour reconnaître où le solitaire s'était baugé. Il accompagna ses piqueurs, disposa les relais, organisa tout lui-même pour préparer son triomphe; et, quand les cors sonnèrent le départ, il apparut dans un étroit vêtement de chasse rouge et or, les reins serrés, le buste large, l'oeil radieux, frais et fort comme s'il venait de sortir du lit.
Les chasseurs partirent. Le sanglier débusqué fila, suivi des chiens hurleurs, à travers des broussailles; et les chevaux se mirent à galoper, emportant par les étroits sentiers des bois les amazones et les cavaliers, tandis que, sur les chemins amollis, roulaient sans bruit les voitures qui accompagnaient de loin la chasse.
Mme d'Avancelles, par malice, retint le baron près d'elle, s'attardant, au pas, dans une grande avenue interminablement droite et longue et sur laquelle quatre rangs de chênes se repliaient comme une voûte.
Frémissant d'amour et d'inquiétude, il écoutait d'une oreille le bavardage moqueur de la jeune femme, et de l'autre il suivait le chant des cors et la voix des chiens qui s'éloignaient.
«Vous ne m'aimez donc plus?» disait-elle.
Il répondait: «Pouvez-vous dire des choses pareilles?»
Elle reprenait: «La chasse cependant semble vous occuper plus que moi.»
Il gémissait: «Ne m'avez-vous point donné l'ordre d'abattre moi-même l'animal?»
Et elle ajoutait gravement: «Mais j'y compte. Il faut que vous le tuiez devant moi.»
Alors il frémissait sur sa selle, piquait son cheval qui bondissait et, perdant patience: «Mais sacristi! madame, cela ne se pourra pas si nous restons ici.»
Puis elle lui parlait tendrement, posant la main sur son bras, ou flattant, comme par distraction, la crinière de son cheval.
Et elle lui jetait, en riant: «Il faut que cela soit pourtant... ou alors... tant pis pour vous.»
Puis ils tournèrent à droite dans un petit chemin couvert, et soudain, pour éviter une branche qui barrait la route, elle se pencha sur lui, si près qu'il sentit sur son cou le chatouillement des cheveux. Alors brutalement il l'enlaça, et appuyant sur la tempe ses grandes moustaches, il la baisa d'un baiser furieux.
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