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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

des gardeurs d'oies assemblent leurs bêtes. Les enfants étaient assis, par rang d'âge, devant la table en
bois, vernie par cinquante ans d'usage. Le dernier moutard avait à peine la bouche au niveau de la

planche. On posait devant eux l'assiette creuse pleine de pain molli dans l'eau où avaient cuit les pommes

de terre, un demi-chou et trois oignons; et toute la ligne mangeait jusqu'à plus faim. La mère empâtait

elle-même le petit. Un peu de viande au pot-au-feu, le dimanche, était une fête pour tous; et le père, ce

jour-là, s'attardait au repas en répétant: «Je m'y ferais bien tous les jours.»

Par un après-midi du mois d'août, une légère voiture s'arrêta brusquement devant les deux chaumières, et
une jeune femme, qui conduisait elle-même, dit au monsieur assis à côté d'elle:

- Oh! regarde, Henri, ce tas d'enfants! Sont-ils jolis, comme ça, à grouiller dans la poussière!

L'homme ne répondit rien, accoutumé à ces admirations qui étaient une douleur et presque un reproche
pour lui.

La jeune femme reprit:

- Il faut que je les embrasse! Oh! comme je voudrais en avoir un, celui-là, le tout petit.

Et, sautant de la voiture, elle courut aux enfants, prit un des deux derniers, celui des Tuvache, et,
l'enlevant dans ses bras, elle le baisa passionnément sur ses joues sales, sur ses cheveux blonds frisés et

pommadés de terre, sur ses menottes qu'il agitait pour se débarrasser des caresses ennuyeuses.

Puis elle remonta dans sa voiture et partit au grand trot. Mais elle revint la semaine suivante, s'assit
elle-même par terre, prit le moutard dans ses bras, le bourra de gâteaux, donna des bonbons à tous les

autres; et joua avec eux comme une gamine, tandis que son mari attendait patiemment dans sa frêle

voiture.

Elle revint encore, fit connaissance avec les parents, reparut tous les jours, les poches pleines de
friandises et de sous.

Elle s'appelait Mme Henri d'Hubières.

Un matin, en arrivant, son mari descendit avec elle; et, sans s'arrêter aux mioches, qui la connaissaient
bien maintenant, elle pénétra dans la demeure des paysans.

Ils étaient là, en train de fendre du bois pour la soupe; ils se redressèrent tout surpris, donnèrent des
chaises et attendirent. Alors la jeune femme, d'une voix entrecoupée, tremblante, commença:

- Mes braves gens, je viens vous trouver parce que je voudrais bien... je voudrais bien emmener avec moi
votre... votre petit garçon...

Les campagnards, stupéfaits et sans idée, ne répondirent pas.

Elle reprit haleine et continua.

- Nous n'avons pas d'enfants; nous sommes seuls, mon mari et moi... Nous le garderions... voulez-vous?

La paysanne commençait à comprendre. Elle demanda:

- Vous voulez nous prend'e Charlot? Ah ben non, pour sûr.

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