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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

ami, si cela ne vous ennuie point, je vais vous donner sur mon origine des détails bien singuliers. Je vous
sais un homme intelligent, je ne crains donc pas que votre amitié en souffre, et si elle en devait souffrir,

je ne tiendrais plus alors à vous avoir pour ami.»

Ma mère, Mme de Courcils, était une pauvre petite femme timide, que son mari avait épousée pour sa
fortune. Toute sa vie fut un martyre. D'âme aimante, craintive, délicate, elle fut rudoyée sans répit par

celui qui aurait dû être mon père, un de ces rustres qu'on appelle des gentilshommes campagnards. Au

bout d'un mois de mariage, il vivait avec une servante. Il eut en outre pour maîtresses les femmes et les

filles de ses fermiers; ce qui ne l'empêcha point d'avoir deux enfants de sa femme; on devrait compter

trois, en me comprenant. Ma mère ne disait rien; elle vivait dans cette maison toujours bruyante comme

ces petites souris qui glissent sous les meubles. Effacée, disparue, frémissante, elle regardait les gens de

ses yeux inquiets et clairs, toujours mobiles, des yeux d'être effaré que la peur ne quitte pas. Elle était

jolie pourtant, fort jolie, toute blonde d'un blond gris, d'un blond timide; comme si ses cheveux avaient

été un peu décolorés par ses craintes incessantes.

Parmi les amis de M. de Courcils qui venaient constamment au château se trouvait un ancien officier de
cavalerie, veuf, homme redouté, tendre et violent, capable des résolutions les plus énergiques, M. de

Bourneval, dont je porte le nom. C'était un grand gaillard maigre, avec de grosses moustaches noires. Je

lui ressemble beaucoup. Cet homme avait lu, et ne pensait nullement comme ceux de sa classe. Son

arrière-grand'mère avait été une amie de J.-J. Rousseau, et on eût dit qu'il avait hérité quelque chose de

cette liaison d'une ancêtre. Il savait par coeur le Contrat social, la Nouvelle Héloïse et

tous ces livres philosophants qui ont préparé de loin le futur bouleversement de nos antiques usages, de

nos préjugés, de nos lois surannées, de notre morale imbécile.

Il aima ma mère, paraît-il, et en fut aimé. Cette liaison demeura tellement secrète, que personne ne la
soupçonna. La pauvre femme, délaissée et triste, dut s'attacher à lui d'une façon désespérée, et prendre

dans son commerce toutes ses manières de penser, des théories de libre sentiment, des audaces d'amour

indépendant; mais, comme elle était si craintive qu'elle n'osait jamais parler haut, tout cela fut refoulé,

condensé, pressé en son coeur qui ne s'ouvrit jamais.

Mes deux frères étaient durs pour elle, comme leur père, ne la caressaient point, et, habitués à ne la voir
compter pour rien dans la maison, la traitaient un peu comme une bonne.

Je fus le seul de ses fils qui l'aima vraiment et qu'elle aima.

Elle mourut. J'avais alors dix-huit ans. Je dois ajouter, pour que vous compreniez ce qui va suivre, que
son mari était doté d'un conseil judiciaire, qu'une séparation de biens avait été prononcée au profit de ma

mère, qui avait conservé, grâce aux artifices de la loi et au dévouement intelligent d'un notaire, le droit de

tester à sa guise.

Nous fûmes donc prévenus qu'un testament existait chez ce notaire, et invités à assister à la lecture.

Je me rappelle cela comme d'hier. Ce fut une scène grandiose, dramatique, burlesque, surprenante,
amenée par la révolte posthume de cette morte, par ce cri de liberté, cette revendication du fond de la

tombe de cette martyre écrasée par nos moeurs durant sa vie, et qui jetait, de son cercueil clos, un appel

désespéré vers l'indépendance.

Celui qui se croyait mon père, un gros homme sanguin éveillant l'idée d'un boucher, et mes frères, deux
forts garçons de vingt et de vingt-deux ans, attendaient tranquilles sur leurs sièges. M. de Bourneval,

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