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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

Alors, Mélie jeta cette explication:

- «C'est-y pas celui qu't'as pris l'autre semaine pour boucher l'trou d'la cabine à lapins?»

Mathieu tressaillit: - «Nom d'un tonnerre, ça s'peut bien!»

Alors il dit aux femmes: - «Suivez-moi.»

Elles suivirent. Nous en fîmes autant, malades de rires étouffés.

En effet, saint Blanc, piqué en terre comme un simple pieu, maculé de boue et d'ordures, servait d'angle à
la cabine à lapins.

Dès qu'elles l'aperçurent, les deux bonnes femmes tombèrent à genoux, se signèrent et se mirent à
murmurer des Oremus. Mais Mathieu se précipita: «Attendez, vous v'là dans la crotte; j'vas vous

donner une botte de paille.»

Il alla chercher la paille et leur en fit un prie-Dieu. Puis, considérant son saint fangeux, et, craignant sans
doute un discrédit pour son commerce, il ajouta:

- «J'vas vous l'débrouiller un brin.»

Il prit un seau d'eau, une brosse et se mit à laver vigoureusement le bonhomme de bois, pendant que les
deux vieilles priaient toujours.

Puis, quand il eut fini, il ajouta: - «Maintenant il n'y a plus d'mal.» Et il nous ramena boire un coup.

Comme il portait le verre à sa bouche, il s'arrêta, et, d'un air un peu confus: - «C'est égal, quand j'ai mis
saint Blanc aux lapins, j'croyais bien qu'i n'f'rait pu d'argent. Y avait deux ans qu'on n'le d'mandait plus.

Mais les saints, voyez-vous, ça n'passe jamais.»

Il but et reprit.

- «Allons, buvons encore un coup. Avec des amis y n'faut pas y aller à moins d'cinquante; et j'n'en
sommes seulement pas à trente-huit.»

LE TESTAMENT

A Paul Hervieu.

Je connaissais ce grand garçon qui s'appelait René de Bourneval. Il était de commerce aimable, bien
qu'un peu triste, semblait revenu de tout, fort sceptique, d'un scepticisme précis et mordant, habile surtout

à désarticuler d'un mot les hypocrisies mondaines. Il répétait souvent: «Il n'y a pas d'hommes honnêtes;

ou du moins ils ne le sont que relativement aux crapules.»

Il avait deux frères qu'il ne voyait point, MM. de Courcils. Je le croyais d'un autre lit, vu leurs noms
différents. On m'avait dit à plusieurs reprises qu'une histoire étrange s'était passée en cette famille, mais

sans donner aucun détail.

Cet homme me plaisant tout à fait, nous fûmes bientôt liés. Un soir, comme j'avais dîné chez lui en
tête-à-tête, je lui demandai par hasard: «Êtes-vous né du premier ou du second mariage de madame votre

mère?» Je le vis pâlir un peu, puis rougir; et il demeura quelques secondes sans parler, visiblement

embarrassé. Puis il sourit d'une façon mélancolique et douce qui lui était particulière, et il dit: «Mon cher

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