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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

Alors, il supposa des combinaisons qui le conduisaient au triomphe. Il imaginait une entrée en rapport
chevaleresque, des petits services qu'il lui rendait, une conversation vive, galante, finissait par une

déclaration qui finissait par... par ce que tu penses.

Mais ce qui lui manquait toujours, c'était le début, le prétexte. Et il attendait une circonstance heureuse,
le coeur ravagé, l'esprit sens dessus dessous.

La nuit cependant s'écoulait et la belle enfant dormait toujours, tandis que Morin méditait sa chute. Le
jour parut, et bientôt le soleil lança son premier rayon, un long rayon clair venu du bout de l'horizon, sur

le doux visage de la dormeuse.

Elle s'éveilla, s'assit, regarda la campagne, regarda Morin et sourit. Elle sourit en femme heureuse, d'un
air engageant et gai. Morin tressaillit. Pas de doute, c'était pour lui ce sourire-là, c'était bien une

invitation discrète, le signal rêvé qu'il attendait. Il voulait dire, ce sourire: «Êtes-vous bête, êtes-vous

niais, êtes-vous jobard, d'être resté là, comme un pieu, sur votre siège depuis hier soir.

«Voyons, regardez-moi, ne suis-je pas charmante? Et vous demeurez comme ça toute une nuit en tête à
tête avec une jolie femme sans rien oser, grand sot.»

Elle souriait toujours en le regardant; elle commençait même à rire; et il perdait la tête, cherchant un mot
de circonstance, un compliment, quelque chose à dire enfin, n'importe quoi. Mais il ne trouvait rien, rien.

Alors, saisi d'une audace de poltron, il pensa: «Tant pis, je risque tout»; et brusquement, sans crier

«gare», il s'avança, les mains tendues, les lèvres gourmandes, et, la saisissant à pleins bras, il l'embrassa.

D'un bond elle fut debout criant: «Au secours», hurlant d'épouvante. Et elle ouvrit la portière, elle agita
ses bras dehors, folle de peur, essayant de sauter, tandis que Morin éperdu, persuadé qu'elle allait se

précipiter sur la voie, la retenait par sa jupe en bégayant: «Madame... oh!... madame.»

Le train ralentit sa marche, s'arrêta. Deux employés se précipitèrent aux signaux désespérés de la jeune
femme qui tomba dans leurs bras en balbutiant: «Cet homme a voulu... a voulu... me... me...» Et elle

s'évanouit.

On était en gare de Mauzé. Le gendarme présent arrêta Morin.

Quand la victime de sa brutalité eut repris connaissance, elle fit sa déclaration. L'autorité verbalisa. Et le
pauvre mercier ne put regagner son domicile que le soir, sous le coup d'une poursuite judiciaire pour

outrage aux bonnes moeurs dans un lieu public.

II

J'étais alors rédacteur en chef du nal des Charentes; et je voyais Morin, chaque soir, au Café du
commerce.

Dès le lendemain de son aventure, il vint me trouver, ne sachant que faire. Je ne lui cachai pas mon
opinion: «Tu n'es qu'un cochon. On ne se conduit pas comme ça.»

Il pleurait; sa femme l'avait battu; et il voyait son commerce ruiné, son nom dans la boue, déshonoré, ses
amis, indignés, ne le saluant plus. Il finit par me faire pitié, et j'appelai mon collaborateur Rivet, un petit

homme goguenard et de bon conseil, pour prendre ses avis.

Il m'engagea à voir le procureur impérial, qui était de mes amis. Je renvoyai Morin chez lui et je me

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