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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

Quand la brise est fraîche et la vague courte, le bateau se met à pêcher. Son filet est fixé tout le long
d'une grande tige de bois garnie de fer qu'il laisse descendre au moyen de deux câbles glissant sur deux

rouleaux aux deux bouts de l'embarcation. Et le bateau, dérivant sous le vent et le courant, tire avec lui

cet appareil qui ravage et dévaste le sol de la mer.

Javel avait à son bord son frère cadet, quatre hommes et un mousse. Il était sorti de Boulogne par un beau
temps clair pour jeter le chalut.

Or, bientôt le vent s'éleva, et une bourrasque survenant força le chalutier à fuir. Il gagna les côtes
d'Angleterre; mais la mer démontée battait les falaises, se ruait contre la terre, rendait impossible l'entrée

des ports. Le petit bateau reprit le large et revint sur les côtes de France. La tempête continuait à faire

infranchissables les jetées, enveloppant d'écume, de bruit et de danger tous les abords des refuges.

Le chalutier repartit encore, courant sur le dos des flots, ballotté, secoué, ruisselant, souffleté par des
paquets d'eau, mais gaillard, malgré tout, accoutumé à ces gros temps qui le tenaient parfois cinq ou six

jours errant entre les deux pays voisins sans pouvoir aborder l'un ou l'autre.

Puis enfin l'ouragan se calma comme il se trouvait en pleine mer, et, bien que la vague fût encore forte, le
patron commanda de jeter le chalut.

Donc le grand engin de pêche fut passé par-dessus bord, et deux hommes à l'avant, deux hommes à
l'arrière, commencèrent à filer sur les rouleaux les amarres qui le tenaient. Soudain il toucha le fond;

mais une haute lame inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait à l'avant et dirigeait la descente du

filet, chancela, et son bras se trouva saisi entre la corde un instant détendue par la secousse et le bois où

elle glissait. Il fit un effort désespéré, tâchant de l'autre main de soulever l'amarre, mais le chalut traînait

déjà et le câble roidi ne céda point.

L'homme crispé par la douleur appela. Tous accoururent. Son frère quitta la barre. Ils se jetèrent sur la
corde, s'efforçant de dégager le membre qu'elle broyait. Ce fut en vain. «Faut couper», dit un matelot, et

il tira de sa poche un large couteau, qui pouvait, en deux coups, sauver le bras de Javel cadet.

Mais couper, c'était perdre le chalut, et ce chalut valait de l'argent, beaucoup d'argent, quinze cents
francs; et il appartenait à Javel aîné, qui tenait à son avoir.

Il cria, le coeur torturé: «Non, coupe pas, attends, je vas lofer.» Et il courut au gouvernail, mettant toute
la barre dessous.

Le bateau n'obéit qu'à peine, paralysé par ce filet qui immobilisait son impulsion, et entraîné d'ailleurs
par la force de la dérive et du vent.

Javel cadet s'était laissé tomber sur les genoux, les dents serrées, les yeux hagards. Il ne disait rien. Son
frère revint, craignant toujours le couteau d'un marin: «Attends, attends, coupe pas, faut mouiller

l'ancre.»

L'ancre fut mouillée, toute la chaîne filée, puis on se mit à virer au cabestan pour détendre les amarres du
chalut. Elles s'amollirent, enfin, et on dégagea le bras inerte, sous la manche de laine ensanglantée.

Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et on vit une chose horrible, une bouillie de chairs dont
le sang jaillissait à flots qu'on eût dit poussés par une pompe. Alors l'homme regarda son bras et

murmura: «Foutu».

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