bibliotheq.net - littérature française
 

Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

* * * * *

Le médecin reprit:

- J'ai été appelé, il y a trois mois, auprès de cette vieille femme, à son lit de mort. Elle était arrivée la
veille, dans la voiture qui lui servait de maison, traînée par la rosse que vous avez vue, et accompagnée

de ses deux grands chiens noirs, ses amis et ses gardiens. Le curé était déjà là. Elle nous fit ses

exécuteurs testamentaires, et, pour nous dévoiler le sens de ses volontés dernières, elle nous raconta toute

sa vie. Je ne sais rien de plus singulier et de plus poignant.

Son père était rempailleur et sa mère rempailleuse. Elle n'a jamais eu de logis planté en terre.

Toute petite, elle errait, haillonneuse, vermineuse, sordide. On s'arrêtait à l'entrée des villages, le long des
fossés; on dételait la voiture; le cheval broutait; le chien dormait, le museau sur ses pattes; et la petite se

roulait dans l'herbe pendant que le père et la mère rafistolaient, à l'ombre des ormes du chemin, tous les

vieux sièges de la commune. On ne parlait guère, dans cette demeure ambulante. Après les quelques

mots nécessaires pour décider qui ferait le tour des maisons en poussant le cri bien connu:

«Remmm-pailleur de chaises!» on se mettait à tortiller la paille, face à face ou côte à côte. Quand l'enfant

allait trop loin ou tentait d'entrer en relations avec quelque galopin du village, la voix colère du père la

rappelait: «Veux-tu bien revenir ici, crapule!» C'étaient les seuls mots de tendresse qu'elle entendait.

Quand elle devint plus grande, on l'envoya faire la récolte des fonds de siège avariés. Alors elle ébaucha
quelques connaissances de place en place avec les gamins; mais c'étaient alors les parents de ses

nouveaux amis qui rappelaient brutalement leurs enfants: «Veux-tu bien venir ici, polisson! Que je te

voie causer avec les va-nu-pieds!...»

Souvent les petits gars lui jetaient des pierres.

Des dames lui ayant donné quelques sous, elle les garda soigneusement.

* * * * *

Un jour - elle avait alors onze ans - comme elle passait par ce pays, elle rencontra derrière le cimetière le
petit Chouquet qui pleurait parce qu'un camarade lui avait volé deux liards. Ces larmes d'un petit

bourgeois, d'un de ces petits qu'elle s'imaginait dans sa frêle caboche de déshéritée, être toujours contents

et joyeux, la bouleversèrent. Elle s'approcha, et, quand elle connut la raison de sa peine, elle versa entre

ses mains toutes ses économies, sept sous, qu'il prit naturellement, en essuyant ses larmes. Alors, folle de

joie, elle eut l'audace de l'embrasser. Comme il considérait attentivement sa monnaie, il se laissa faire.

Ne se voyant ni repoussée ni battue, elle recommença; elle l'embrassa à pleins bras, à plein coeur. Puis

elle se sauva.

Que se passa-t-il dans cette misérable tête? S'est-elle attachée à ce mioche parce qu'elle lui avait sacrifié
sa fortune de vagabonde, ou parce qu'elle lui avait donné son premier baiser tendre? Le mystère est le

même pour les petits que pour les grands.

Pendant des mois, elle rêva de ce coin de cimetière et de ce gamin. Dans l'espérance de le revoir, elle
vola ses parents, grappillant un sou par-ci, un sou par-là, sur un rempaillage, ou sur les provisions qu'elle

allait acheter.

Quand elle revint, elle avait deux francs dans sa poche, mais elle ne put qu'apercevoir le petit

< page précédente | 32 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.