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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

Il reprit: «Je recommande à vos prières Désiré Vallin, qu'est bien malade et aussi la Paumelle qui ne se
remet pas vite de ses couches.»

Il ne savait plus; il cherchait les bouts de papier posés dans un bréviaire. Il en retrouva deux enfin, et
continua: «Il ne faut pas que les garçons et les filles viennent comme ça, le soir, dans le cimetière, ou

bien je préviendrai le garde champêtre. - M. Césaire Omont voudrait bien trouver une jeune fille honnête

comme servante.» Il réfléchit encore quelques secondes, puis ajouta: «C'est tout, mes frères, c'est la grâce

que je vous souhaite au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.»

Et il descendit de la chaire pour terminer sa messe.

* * * * *

Quand les Malandain furent rentrés dans leur chaumière, la dernière du hameau de la Sablière, sur la
route de Fourville, le père, un vieux petit paysan sec et ridé, s'assit devant la table, pendant que sa femme

décrochait la marmite et que sa fille Adélaïde prenait dans le buffet les verres et les assiettes, et il dit:

«Ça s'rait p'têtre bon, c'te place chez maîtr' Omont, vu que le v'là veuf, que sa bru l'aime pas, qu'il est seul

et qu'il a d'quoi. J'ferions p'têtre ben d'y envoyer Adélaïde.»

La femme posa sur la table la marmite toute noire, enleva le couvercle, et, pendant que montait au
plafond une vapeur de soupe pleine d'une odeur de choux, elle réfléchit.

L'homme reprit: «Il a d'quoi, pour sûr. Mais qu'il faudrait être dégourdi et qu'Adélaïde l'est pas un brin.»

La femme alors articula: «J'pourrions voir tout d'même.» Puis, se tournant vers sa fille, une gaillarde à
l'air niais, aux cheveux jaunes, aux grosses joues rouges comme la peau des pommes, elle cria:

«T'entends, grande bête. T'iras chez maît' Omont t'proposer comme servante, et tu f'ras tout c'qu'il te

commandera.»

La fille se mit à rire sottement sans répondre. Puis tous trois commencèrent à manger.

Au bout de dix minutes, le père reprit: «Écoute un mot, la fille, et tâche d'n' point te mettre en défaut sur
ce que j'vas te dire...»

Et il lui traça en termes lents et minutieux toute une règle de conduite, prévoyant les moindres détails, la
préparant à cette conquête d'un vieux veuf mal avec sa famille.

La mère avait cessé de manger pour écouter, et elle demeurait, la fourchette à la main, les yeux sur son
homme et sur sa fille tour à tour, suivant cette instruction avec une attention concentrée et muette.

Adélaïde restait inerte, le regard errant et vague, docile et stupide.

Dès que le repas fut terminé, la mère lui fit mettre son bonnet, et elles partirent toutes deux pour aller
trouver M. Césaire Omont. Il habitait une sorte de petit pavillon de briques adossé aux bâtiments

d'exploitation qu'occupaient ses fermiers. Car il s'était retiré du faire-valoir, pour vivre de ses rentes.

Il avait environ cinquante-cinq ans; il était gros, jovial et bourru comme un homme riche. Il riait et criait
à faire tomber les murs, buvait du cidre et de l'eau-de-vie à pleins verres, et passait encore pour chaud,

malgré son âge.

Il aimait à se promener dans les champs, les mains derrière le dos, enfonçant ses sabots de bois dans la

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