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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

La pleine lune baignait la cour d'une lumière jaune. L'ombre des pommiers faisait des taches sombres à
leur pied; et, au loin, la campagne, couverte de moissons mûres, luisait.

Comme Jean s'était penché au dehors, épiant toutes les rumeurs de la nuit, deux bras nus vinrent se nouer
sous son cou, et sa femme, le tirant en arrière, murmura: «Laisse donc, qu'est-ce que ça fait, viens-t'en.»

Il se retourna, la saisit, l'étreignit, la palpant sous la toile légère; et, l'enlevant dans ses bras robustes, il
l'emporta vers leur couche.

Au moment où il la posait sur le lit, qui plia sous le poids, une nouvelle détonation, plus proche celle-là,
retentit.

Alors Jean, secoué d'une colère tumultueuse, jura: «Non de D...! ils croient que je ne sortirai pas à cause
de toi?... Attends, attends!» Il se chaussa, décrocha son fusil toujours pendu à portée de sa main, et,

comme sa femme se traînait à ses genoux et le suppliait, éperdue, il se dégagea vivement, courut à la

fenêtre et sauta dans la cour.

Elle attendit une heure, deux heures, jusqu'au jour. Son mari ne rentra pas. Alors elle perdit la tête,
appela, raconta la fureur de Jean et sa course après les braconniers.

Aussitôt les valets, les charretiers, les gars partirent à la recherche du maître.

On le retrouva à deux lieues de la ferme, ficelé des pieds à la tête, à moitié mort de fureur, son fusil
tordu, sa culotte à l'envers, avec trois lièvres trépassés autour du cou et une pancarte sur la poitrine:

«Qui va à la chasse, perd sa place.»

Et, plus tard, quand il racontait cette nuit d'épousailles, il ajoutait: «Oh! pour une farce! c'était une bonne
farce. Ils m'ont pris dans un collet comme un lapin, les salauds, et ils m'ont caché la tête dans un sac.

Mais si je les tâte un jour, gare à eux!»

* * * * *

Et voilà comment on s'amuse, les jours de noce, au pays normand.

LES SABOTS

A Léon Fontaine.

Le vieux curé bredouillait les derniers mots de son sermon au-dessus des bonnets blancs des paysannes et
des cheveux rudes ou pommadés des paysans. Les grands paniers des fermières venues de loin pour la

messe étaient posés à terre à côté d'elles; et la lourde chaleur d'un jour de juillet dégageait de tout le

monde une odeur de bétail, un fumet de troupeau. Les voix des coqs entraient par la grande porte

ouverte, et aussi les meuglements des vaches couchées dans un champ voisin. Parfois un souffle d'air

chargé d'aromes des champs s'engouffrait sous le portail et, en soulevant sur son passage les longs rubans

des coiffures, il allait faire vaciller sur l'autel les petites flammes jaunes au bout des cierges... «Comme le

désire le bon Dieu. Ainsi soit-il!» prononçait le prêtre. Puis il se tut, ouvrit un livre et se mit, comme

chaque semaine, à recommander à ses ouailles les petites affaires intimes de la commune. C'était un

vieux homme à cheveux blancs qui administrait la paroisse depuis bientôt quarante ans, et le prône lui

servait pour communiquer familièrement avec tout son monde.

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