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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

Un vieux homme à cheveux blancs, à l'oeil fou, le fusil chargé dans la main, nous attendait debout au
milieu de la cuisine, tandis que deux grands gaillards, armés de haches, gardaient la porte. Je distinguai

dans les coins sombres deux femmes à genoux, le visage caché contre le mur.

On s'expliqua. Le vieux remit son arme contre le mur et ordonna de préparer ma chambre; puis, comme
les femmes ne bougeaient point, il me dit brusquement:

- Voyez-vous, monsieur, j'ai tué un homme, voilà deux ans cette nuit. L'autre année, il est revenu
m'appeler. Je l'attends encore ce soir.

Puis il ajouta d'un ton qui me fit sourire:

- Aussi, nous ne sommes pas tranquilles.

Je le rassurai comme je pus, heureux d'être venu justement ce soir-là, et d'assister au spectacle de cette
terreur superstitieuse. Je racontai des histoires, et je parvins à calmer à peu près tout le monde.

Près du foyer, un vieux chien presque aveugle et moustachu, un de ces chiens qui ressemblent à des gens
qu'on connaît, dormait le nez dans ses pattes.

Au dehors, la tempête acharnée battait la petite maison, et, par un étroit carreau, une sorte de judas placé
près de la porte, je voyais soudain tout un fouillis d'arbres bousculés par le vent à la lueur de grands

éclairs.

Malgré mes efforts, je sentais bien qu'une terreur profonde tenait ces gens, et chaque fois que je cessais
de parler, toutes les oreilles écoutaient au loin. Las d'assister à ces craintes imbéciles, j'allais demander à

me coucher, quand le vieux garde tout à coup fit un bond de sa chaise, saisit de nouveau son fusil, en

bégayant d'une voix égarée: «Le voilà! le voilà! Je l'entends!» Les deux femmes retombèrent à genoux

dans leurs coins, en se cachant le visage; et les fils reprirent leurs haches. J'allais tenter encore de les

apaiser, quand le chien endormi s'éveilla brusquement et, levant sa tête, tendant le cou, regardant vers le

feu de son oeil presque éteint, il poussa un de ces lugubres hurlements qui font tressaillir les voyageurs,

le soir, dans la campagne. Tous les yeux se portèrent sur lui, il restait maintenant immobile, dressé sur

ses pattes comme hanté d'une vision, et il se remit à hurler vers quelque chose d'invisible, d'inconnu,

d'affreux sans doute, car tout son poil se hérissait. Le garde, livide, cria: «Il le sent! il le sent! il était là

quand je l'ai tué.» Et les femmes égarées se mirent, toutes les deux, à hurler avec le chien.

Malgré moi, un grand frisson me courut entre les épaules. Cette vision de l'animal dans ce lieu, à cette
heure, au milieu de ces gens éperdus, était effrayante à voir.

Alors, pendant une heure, le chien hurla sans bouger; il hurla comme dans l'angoisse d'un rêve; et la peur,
l'épouvantable peur entrait en moi; la peur de quoi? Le sais-je? C'était la peur, voilà tout.

Nous restions immobiles, livides, dans l'attente d'un événement affreux, l'oreille tendue, le coeur battant,
bouleversés au moindre bruit. Et le chien se mit à tourner autour de la pièce, en sentant les murs et

gémissant toujours. Cette bête nous rendait fous! Alors, le paysan qui m'avait amené, se jeta sur elle,

dans une sorte de paroxysme de terreur furieuse, et, ouvrant une porte donnant sur une petite cour, jeta

l'animal dehors.

Il se tut aussitôt; et nous restâmes plongés dans un silence plus terrifiant encore. Et soudain, tous
ensemble, nous eûmes une sorte de sursaut: un être glissait contre le mur du dehors vers la forêt; puis il

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