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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

est ému, agité, anxieux; mais, la peur, c'est autre chose.

Le commandant reprit en riant:

- Fichtre! je vous réponds bien que j'ai eu peur, moi.

Alors l'homme au teint bronzé prononça d'une voix lente:

- Permettez-moi de m'expliquer! La peur (et les hommes les plus hardis peuvent avoir peur), c'est
quelque chose d'effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l'âme, un spasme affreux

de la pensée et du coeur, dont le souvenir seul donne des frissons d'angoisse. Mais cela n'a lieu, quand on

est brave, ni devant une attaque, ni devant la mort inévitable, ni devant toutes les formes connues du

péril: cela a lieu dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences mystérieuses, en face

de risques vagues. La vraie peur, c'est quelque chose comme une réminiscence des terreurs fantastiques

d'autrefois. Un homme qui croit aux revenants, et qui s'imagine apercevoir un spectre dans la nuit, doit

éprouver la peur en toute son épouvantable horreur.

Moi, j'ai deviné la peur en plein jour, il y a dix ans environ. Je l'ai ressentie l'hiver dernier, par une nuit
de décembre.

Et, pourtant, j'ai traversé bien des hasards, bien des aventures qui semblaient mortelles. Je me suis battu
souvent. J'ai été laissé pour mort par des voleurs. J'ai été condamné, comme insurgé, à être pendu en

Amérique, et jeté à la mer du pont d'un bâtiment sur les côtes de Chine. Chaque fois je me suis cru perdu,

j'en ai pris immédiatement mon parti, sans attendrissement et même sans regrets.

Mais la peur, ce n'est pas cela.

Je l'ai pressentie en Afrique. Et pourtant elle est fille du Nord; le soleil la dissipe comme un brouillard.
Remarquez bien ceci, messieurs. Chez les Orientaux, la vie ne compte pour rien; on est résigné tout de

suite; les nuits sont claires et vides de légendes, les âmes aussi vides des inquiétudes sombres qui hantent

les cerveaux dans les pays froids. En Orient, on peut connaître la panique, on ignore la peur.

Eh bien! voici ce qui m'est arrivé sur cette terre d'Afrique:

Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C'est là un des plus étranges pays du monde. Vous
connaissez le sable uni, le sable droit des interminables plages de l'Océan. Eh bien! figurez-vous l'Océan

lui-même devenu sable au milieu d'un ouragan; imaginez une tempête silencieuse de vagues immobiles

en poussière jaune. Elles sont hautes comme des montagnes, ces vagues inégales, différentes, soulevées

tout à fait comme des flots déchaînés, mais plus grandes encore, et striées comme de la moire. Sur cette

mer furieuse, muette et sans mouvement, le dévorant soleil du sud verse sa flamme implacable et directe.

Il faut gravir ces lames de cendre d'or, redescendre, gravir encore, gravir sans cesse, sans repos et sans

ombre. Les chevaux râlent, enfoncent jusqu'aux genoux, et glissent en dévalant l'autre versant des

surprenantes collines.

Nous étions deux amis suivis de huit spahis et de quatre chameaux avec leurs chameliers. Nous ne
parlions plus, accablés de chaleur, de fatigue, et desséchés de soif comme ce désert ardent. Soudain un de

ces hommes poussa une sorte de cri; tous s'arrêtèrent; et nous demeurâmes immobiles, surpris par un

inexplicable phénomène connu des voyageurs en ces contrées perdues.

Quelque part, près de nous, dans une direction indéterminée, un tambour battait, le mystérieux tambour

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