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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

Ils allaient et venaient avec des simagrées enfantines, se souriaient, se balançaient, s'inclinaient,
sautillaient pareils à deux vieilles poupées qu'aurait fait danser une mécanique ancienne, un peu brisée,

construite jadis par un ouvrier fort habile, suivant la manière de son temps.

Et je les regardais, le coeur troublé de sensations extraordinaires, l'âme émue d'une indicible mélancolie.
Il me semblait voir une apparition lamentable et comique, l'ombre démodée d'un siècle. J'avais envie de

rire et besoin de pleurer.

Tout à coup ils s'arrêtèrent, ils avaient terminé les figures de la danse. Pendant quelques secondes ils
restèrent debout l'un devant l'autre, grimaçant d'une façon surprenante; puis ils s'embrassèrent en

sanglotant.

* * * * *

Je partais, trois jours après, pour la province. Je ne les ai point revus. Quand je revins à Paris, deux ans
plus tard, on avait détruit la pépinière. Que sont-ils devenus sans le cher jardin d'autrefois avec ses

chemins en labyrinthe, son odeur du passé et les détours gracieux des charmilles?

Sont-ils morts? Errent-ils par les rues modernes comme des exilés sans espoir? Dansent-ils, spectres
falots, un menuet fantastique entre les cyprès d'un cimetière, le long des sentiers bordés de tombes, au

clair de lune?

Leur souvenir me hante, m'obsède, me torture, demeure en moi comme une blessure. Pourquoi? Je n'en
sais rien.

Vous trouverez cela ridicule, sans doute?

LA PEUR

A J. K. Huysmans.

On remonta sur le pont après dîner. Devant nous la Méditerranée n'avait pas un frisson sur toute sa
surface, qu'une grande lune calme moirait. Le vaste bateau glissait, jetant sur le ciel, qui semblait

ensemencé d'étoiles, un gros serpent de fumée noire; et, derrière nous, l'eau toute blanche, agitée par le

passage rapide du lourd bâtiment, battue par l'hélice, moussait, semblait se tordre, remuait tant de clartés

qu'on eût dit de la lumière de lune bouillonnant.

Nous étions là, six ou huit, silencieux, admirant, l'oeil tourné vers l'Afrique lointaine où nous allions. Le
commandant, qui fumait un cigare au milieu de nous, reprit soudain la conversation du dîner.

- Oui, j'ai eu peur ce jour-là. Mon navire est resté six heures avec ce rocher dans le ventre, battu par la
mer. Heureusement que nous avons été recueillis, vers le soir, par un charbonnier anglais qui nous

aperçut.

Alors un grand homme à figure brûlée, à l'aspect grave, un de ces hommes qu'on sent avoir traversé de
longs pays inconnus, au milieu de dangers incessants, et dont l'oeil tranquille semble garder, dans sa

profondeur, quelque chose des paysages étranges qu'il a vus; un de ces hommes qu'on devine trempés

dans le courage, parla pour la première fois:

- Vous dites, commandant, que vous avez eu peur; je n'en crois rien. Vous vous trompez sur le mot et sur
la sensation que vous avez éprouvée. Un homme énergique n'a jamais peur en face du danger pressant. Il

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