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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

Vous ne l'avez pas connue, vous autres, cette pépinière? C'était comme un jardin oublié de l'autre siècle,
un jardin joli comme un doux sourire de vieille. Des haies touffues séparaient les allées étroites et

régulières, allées calmes entre deux murs de feuillage taillés avec méthode. Les grands ciseaux du

jardinier alignaient sans relâche ces cloisons de branches; et, de place en place, on rencontrait des

parterres de fleurs, des plates-bandes de petits arbres rangés comme des collégiens en promenade, des

sociétés de rosiers magnifiques ou des régiments d'arbres à fruits.

Tout un coin de ce ravissant bosquet était habité par les abeilles. Leurs maisons de paille, savamment
espacées sur les planches, ouvraient au soleil leurs portes grandes comme l'entrée d'un dé à coudre; et on

rencontrait tout le long des chemins les mouches bourdonnantes et dorées, vraies maîtresses de ce lieu

pacifique, vraies promeneuses de ces tranquilles allées en corridors.

Je venais là presque tous les matins. Je m'asseyais sur un banc et je lisais. Parfois je laissais retomber le
livre sur mes genoux pour rêver, pour écouter autour de moi vivre Paris, et jouir du repos infini de ces

charmilles à la mode ancienne.

Mais je m'aperçus bientôt que je n'étais pas seul à fréquenter ce lieu dès l'ouverture des barrières, et je
rencontrais parfois, nez à nez, au coin d'un massif, un étrange petit vieillard.

Il portait des souliers à boucles d'argent, une culotte à pont, une redingote tabac d'Espagne, une dentelle
en guise de cravate et un invraisemblable chapeau gris à grands bords et à grands poils, qui faisait penser

au déluge.

Il était maigre, fort maigre, anguleux, grimaçant et souriant. Ses yeux vifs palpitaient, s'agitaient sous un
mouvement continu des paupières; et il avait toujours à la main une superbe canne à pommeau d'or qui

devait être pour lui quelque souvenir magnifique.

Ce bonhomme m'étonna d'abord, puis m'intéressa outre mesure. Et je le guettais à travers les murs de
feuilles, je le suivais de loin, m'arrêtant au détour des bosquets pour n'être point vu.

Et voilà qu'un matin, comme il se croyait bien seul, il se mit à faire des mouvements singuliers: quelques
petits bonds d'abord, puis une révérence; puis il battit, de sa jambe grêle, un entrechat encore alerte, puis

il commença à pivoter galamment, sautillant, se trémoussant d'une façon drôle, souriant comme devant

un public, faisant des grâces, arrondissant les bras, tortillant son pauvre corps de marionnette, adressant

dans le vide de légers saluts attendrissants et ridicules. Il dansait!

Je demeurais pétrifié d'étonnement, me demandant lequel des deux était fou, lui, ou moi.

Mais il s'arrêta soudain, s'avança comme font les acteurs sur la scène, puis s'inclina en reculant avec des
sourires gracieux et des baisers de comédienne qu'il jetait de sa main tremblante aux deux rangées

d'arbres taillés.

Et il reprit avec gravité sa promenade.

* * * * *

A partir de ce jour, je ne le perdis plus de vue; et, chaque matin, il recommençait son exercice
invraisemblable.

Une envie folle me prit de lui parler. Je me risquai, et, l'ayant salué, je lui dis:

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