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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

* * * * *

Or, un matin, au moment de laisser tomber la première bouchée, elles entendirent tout à coup un
aboiement formidable dans le puits. Ils étaient deux! On avait précipité un autre chien, un gros!

Rose cria: «Pierrot!» Et Pierrot jappa, jappa. Alors on se mit à jeter la nourriture; mais, chaque fois elles
distinguaient parfaitement une bousculade terrible, puis les cris plaintifs de Pierrot mordu par son

compagnon, qui mangeait tout, étant le plus fort.

Elles avaient beau spécifier: «C'est pour toi, Pierrot!» Pierrot, évidemment, n'avait rien.

Les deux femmes interdites, se regardaient; et Mme Lefèvre prononça d'un ton aigre: «Je ne peux
pourtant pas nourrir tous les chiens qu'on jettera là-dedans. Il faut y renoncer».

Et, suffoquée à l'idée de tous ces chiens vivant à ses dépens, elle s'en alla, emportant même ce qui restait
du pain qu'elle se mit à manger en marchant.

Rose la suivit en s'essuyant les yeux du coin de son tablier bleu.

MENUET

A Paul Bourget.

Les grands malheurs ne m'attristent guère, dit Jean Bridelle, un vieux garçon qui passait pour sceptique.
J'ai vu la guerre de bien près: j'enjambais les corps sans apitoiement. Les fortes brutalités de la nature ou

des hommes peuvent nous faire pousser des cris d'horreur ou d'indignation, mais ne nous donnent point

ce pincement au coeur, ce frisson qui vous passe dans le dos à la vue de certaines petites choses

navrantes.

La plus violente douleur qu'on puisse éprouver, certes, est la perte d'un enfant pour une mère, et la perte
de la mère pour un homme. Cela est violent, terrible, cela bouleverse et déchire; mais on guérit de ces

catastrophes comme des larges blessures saignantes. Or, certaines rencontres, certaines choses

entr'aperçues, devinées, certains chagrins secrets, certaines perfidies du sort, qui remuent en nous tout un

monde douloureux de pensées, qui entr'ouvrent devant nous brusquement la porte mystérieuse des

souffrances morales, compliquées, incurables, d'autant plus profondes qu'elles semblent bénignes,

d'autant plus cuisantes qu'elles semblent presque insaisissables, d'autant plus tenaces qu'elles semblent

factices, nous laissent à l'âme comme une traînée de tristesse, un goût d'amertume, une sensation de

désenchantement dont nous sommes longtemps à nous débarrasser.

J'ai toujours devant les yeux deux ou trois choses que d'autres n'eussent point remarquées assurément, et
qui sont entrées en moi comme de longues et minces piqûres inguérissables.

Vous ne comprendriez peut-être pas l'émotion qui m'est restée de ces rapides impressions. Je ne vous en
dirai qu'une. Elle est très vieille, mais vive comme d'hier. Il se peut que mon imagination seule ait fait les

frais de mon attendrissement.

J'ai cinquante ans. J'étais jeune alors et j'étudiais le droit. Un peu triste, un peu rêveur, imprégné d'une
philosophie mélancolique, je n'aimais guère les cafés bruyants, les camarades braillards, ni les filles

stupides. Je me levais tôt; et une de mes plus chères voluptés était de me promener seul, vers huit heures

du matin, dans la pépinière du Luxembourg.

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